Éloge d’un petit bijou de science, d’histoire et de bon sens

À propos du livre de Benjamin Nowak (Dunod, 2025)

« Une banane ne produit pas de graines, et pourtant elle se multiplie. Un mystère ? Non : une invention humaine. »
— Benjamin Nowak, Pourquoi les bananes n’ont-elles pas de pépins ?

On croyait connaître les fruits et légumes qui remplissent nos paniers, nos assiettes et nos souvenirs d’enfance. Et pourtant, dans ce petit ouvrage lumineux, Benjamin Nowak nous apprend que la carotte fut blanche avant d’être orange, que le maïs était autrefois un simple graminée sauvage, et que la banane Cavendish que nous mangeons aujourd’hui n’est ni tout à fait naturelle, ni tout à fait artificielle : elle est le fruit silencieux d’une longue histoire de sélection, de migration et d’intelligence humaine.

J’ai lu Pourquoi les bananes n’ont-elles pas de pépins ? avec une jubilation croissante. En 192 pages aussi denses que plaisantes, l’auteur, agronome de formation, nous raconte la grande épopée de la domestication végétale : comment, depuis des millénaires, l’humanité façonne les plantes, les croise, les choisit, les adapte — souvent sans le savoir — pour répondre à ses besoins, ses goûts, ses contraintes. Une histoire profondément humaine, enracinée dans la lente transformation du monde.

« Le poivron d’aujourd’hui, charnu, rouge, brillant, est le petit-fils sauvage d’un piment d’Amérique du Sud, âpre et minuscule, qu’un jour un homme ou une femme décida de cueillir, plutôt qu’un autre. »
— Benjamin Nowak

Ce livre est une leçon de pédagogie scientifique comme on en lit trop peu : chaque chapitre est court, construit autour d’un exemple, souvent inattendu, toujours instructif. Les infographies sont claires, les anecdotes savoureuses, les transitions intelligentes. C’est un format idéal pour les curieux, les enseignants, les enfants qui posent les bonnes questions — et les adultes qui ont cessé de les poser.

C’est aussi, en creux, un livre sur notre époque : une époque où l’on fantasme parfois une « nature originelle », où l’on diabolise la main humaine sans toujours comprendre ce qu’elle a rendu possible. Benjamin Nowak ne donne pas de leçons, mais il rappelle avec délicatesse une vérité oubliée :

« Les variétés agricoles que nous consommons sont des artefacts. Ce ne sont pas des tromperies : ce sont des constructions, parfois plus anciennes que nos alphabets. »

C’est là, me semble-t-il, l’un des mérites les plus précieux de cet ouvrage : nous réconcilier avec la nature transformée, la nature accompagnée, la nature choisie. Une nature avec l’homme, non contre lui. En cela, il s’inscrit dans une tradition qu’on retrouve chez Michel Serres, chez Francis Hallé, voire chez Claude Lévi-Strauss : celle d’un humanisme lucide, qui sait que l’intervention n’est pas forcément dégradation.

Je pense souvent à cette phrase, glissée comme par inadvertance au détour d’un paragraphe :

« Ce qui nous semble naturel aujourd’hui est souvent le fruit d’une volonté. »

Voilà une grande leçon politique, au-delà de l’agronomie. Le livre de Benjamin Nowak est un antidote à la paresse intellectuelle. Il dénoue les simplismes, démonte les récits trop lisses, mais toujours avec bienveillance et humilité.


Quand les plantes naissent d’un embargo, d’une guerre ou d’un oubli dans une cave

Une autre richesse du livre tient à ce qu’il montre combien nos fruits et légumes sont les enfants des hasards de l’histoire. Un blocus ici, une contrebande là, une réforme douanière ou un traité commercial, et le destin d’une plante bascule.

Prenons l’exemple de l’endive (ou chicon) : au XIXe siècle, un cultivateur bruxellois, qui produisait de la chicorée pour ses racines, les oublie — ou les cache volontairement — dans la cave, à l’abri de la lumière. Quand il les retrouve, surprise : elles ont poussé en longues feuilles pâles, croquantes, légèrement amères. Ce légume de l’ombre, né de la clandestinité ou de la paresse, va conquérir les tables du Nord. Une création involontaire, mais décisive.

Autre exemple : la betterave sucrière, rendue indispensable par le blocus continental instauré par Napoléon. Privée du sucre de canne des colonies, l’Europe dut chercher une alternative locale. En quelques années, la betterave, jusque-là cantonnée aux potagers, devint une culture stratégique — avec un programme public de sélection accélérée.

« Sans les guerres napoléoniennes, l’Europe aurait peut-être continué à ignorer la betterave, plante rustique, peu glamour, mais très productive. »
— Benjamin Nowak

Même chose avec le riz camarguais, encouragé par l’État français pendant la Seconde Guerre mondiale, ou avec le soja, dont l’expansion aux États-Unis fut boostée par les besoins logistiques de l’armée pendant les deux guerres mondiales.

D’autres plantes traversent les frontières au hasard des colonisations, des fuites ou des passions botaniques : ainsi la pomme de terre, rapportée d’Amérique par des missionnaires espagnols, longtemps boudée en Europe jusqu’à ce que Parmentier en fasse un symbole national sous l’Ancien Régime. Ou encore le kiwi, dont la culture commerciale ne démarre vraiment qu’au XXe siècle, après des essais de croisement en Nouvelle-Zélande, puis en France dans les années 70 — au gré de marchés mondiaux en mutation.

Même la carotte orange, que nous croyons si naturelle, est une invention politique : au XVIIe siècle, les Hollandais sélectionnèrent cette couleur pour rendre hommage à leur maison royale, la maison d’Orange-Nassau. Un légume patriote, en quelque sorte.

« Certaines plantes voyagent avec les armées, d’autres avec les exilés. Beaucoup passent les frontières clandestinement. »
— Benjamin Nowak


Un plaidoyer pour la curiosité, contre les dogmes

À l’heure où l’on débat du glyphosate, des OGM, de l’agriculture biologique ou de la diversité variétale, ce petit livre propose une chose rare : un regard libre, informé, non idéologique. Il ne s’agit pas de défendre toutes les innovations agricoles, mais de rappeler qu’aucun aliment n’est « naturel » au sens naïf du terme. Tous sont le résultat d’un compagnonnage, parfois heureux, parfois tragique, entre les sociétés humaines et le vivant.

Je recommande ce livre à tous ceux qui aiment comprendre, plutôt que croire. À ceux qui veulent transmettre, plutôt que juger. Et à ceux qui savent que l’intelligence agricole est l’un des trésors de notre civilisation.

« On pense parfois que la nature s’est faite seule. Mais derrière chaque fruit, chaque légume, il y a des générations d’hommes et de femmes, qui ont observé, tenté, échoué, recommencé. »
— Benjamin Nowak

Un très beau livre. À offrir, à relire, à méditer.
Et peut-être à semer, aussi, dans les esprits, en respectant une distance entre les grains, pour laisser passer la lumière !

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