« La vérité ne sert à rien si elle n’est pas dite. » Boualem Sansal

Il fut un temps où accueillir un dissident, c’était défendre la liberté. Où soutenir un écrivain menacé, c’était une exigence morale. Où le courage de dire valait plus que la conformité des idées. Ce temps semble révolu.

Aujourd’hui, Boualem Sansal, l’un des plus grands écrivains francophones vivants, libre penseur, laïc, antitotalitaire, humaniste, est laissé seul face à l’acharnement du régime algérien. Assigné au silence, ignoré par la diplomatie française, il paie le prix de son courage, dans une indifférence glacée. La France, pourtant, est son autre patrie. La patrie des droits de l’homme, dit-on encore. Mais que valent les droits de l’homme lorsqu’on les applique à géométrie variable ?

L’attitude du Président de la République et de son ministre des Affaires étrangères est, à cet égard, profondément décevante. Ils se montrent pleins d’empathie et d’indulgence pour des figures aussi discutables que Rima Hassan, qui n’a jamais su condamner clairement les crimes du Hamas, mais se montrent incapables d’un geste fort pour soutenir Boualem Sansal, persécuté pour avoir dénoncé l’islamisme, l’antisémitisme et la corruption d’un régime qui vole impunément le peuple algérien.

On se souvient de François Hollande fléchissant devant les caméras pour accueillir les revendications de Léonarda. Aujourd’hui, Emmanuel Macron se montre tout aussi souple quand il s’agit de flatter certains segments de l’opinion ou d’éviter un incident diplomatique. Mais dès qu’il faudrait tordre le bras à un dictateur réel, à un régime opaque et brutal dirigé par Abdelmadjid Tebboune, alors soudain, tout devient complexe. La « realpolitik » devient l’excuse du renoncement.

Libérer Boualem Sansal, c’est aussi vouloir libérer le peuple algérien. Ce peuple digne, éduqué, francophone, généreux, qui souffre en silence d’un régime prédateur, mérite notre respect et notre solidarité. Il ne faut pas confondre l’Algérie avec ses dirigeants. L’Algérie, c’est aussi Kateb Yacine, Albert Camus, Malek Bennabi, Kamel Daoud, tant d’intellectuels libres qui n’ont jamais renoncé à la vérité. Boualem Sansal est l’un des leurs. En le soutenant, c’est ce peuple-là que nous honorons.

Samuel Fitoussi l’explique brillamment dans son essai Pourquoi les intellectuels se trompent : une partie de l’intelligentsia française ne pense plus, elle obéit. Elle ne cherche plus la vérité, elle défend son camp. C’est ainsi qu’elle justifie les régimes islamistes, les dictatures postcoloniales, les ennemis déclarés des Lumières — pourvu qu’ils soient les « dominés » de la bonne grille idéologique. Et c’est ainsi que Sansal devient invisible, parce qu’il refuse de céder à cette logique perverse. Parce qu’il préfère la clarté des principes au confort des postures.

Heureusement, quelques voix se lèvent. Le comité de soutien à Boualem Sansal, où l’on retrouve Pascal Bruckner, Kamel Daoud, Pierre-André Taguieff, Élisabeth Badinter, Claude Habib, Jean-François Colosimo, Bernard-Henri Lévy, Ghaleb Bencheikh, et tant d’autres, ne lâche rien. Ces intellectuels-là sont fidèles à leur rôle : éclairer, défendre, nommer. Ils publient dans Le Journal du Dimanche, Le Figaro, Causeur, Marianne, Front Populaire – ces journaux qui, malgré leur diversité d’approche, ont en commun de ne pas confondre la vérité avec la ligne d’un Parti.

Mais où sont les autres ? Où sont “Libé”, “L’Obs”, “Mediapart”, “France Inter”, prompts à s’émouvoir pour la veuve et l’orphelin – pourvu qu’ils soient de gauche, de la bonne couleur, et dans le bon narratif ? Que vaut une indignation sélective ? Quelle est cette morale qui détourne les yeux dès qu’il faut nommer l’islamisme, dénoncer la corruption du FLN, ou défendre un écrivain francophone qui ne parle pas le sabir des plateaux progressistes ?

Boualem Sansal est seul parce qu’il est libre. Et c’est cela qu’on ne lui pardonne pas. Comme Orwell, comme Soljenitsyne, il est plus lucide que ses contemporains, et moins bien accueilli. Car il ne demande pas à être plaint, il exige que l’on ouvre les yeux. Il ne joue pas la victime, il nomme les bourreaux.

Et il nous le rappelle, avec la force tranquille de ceux qui savent ce qu’ils risquent :

« La vérité ne sert à rien si elle n’est pas dite. »

Ne pas la dire, c’est trahir nos principes. Ne pas l’écouter, c’est fermer la porte à la conscience. Il est encore temps d’agir. La Présidence de la République doit exiger de l’Algérie la levée de toutes les mesures de censure et de contrôle qui frappent Boualem Sansal. Et elle doit faire entendre sa voix, haut et fort, en disant que, malgré les compromis diplomatiques, il est des valeurs non négociables. Chacun sait, dans les milieux autorisés qu’elle a les moyens d’exiger. La seule chose qui lui manque, c’est la volonté et le courage.

Car ce n’est pas seulement Boualem Sansal que nous défendons. C’est l’idée que nous nous faisons encore – ou pas – de la France.

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