Pour agir sur le climat, il y a mieux que les verts : il y a la chlorophyle !

On nous dit que le changement climatique est irréversible, que le CO₂ s’accumule depuis deux siècles et qu’il en faudra dix pour l’en faire partir. Les uns nous promette des solutions technologiques lointaines, complexes, hors de portée. Les autres nous propose la décroissance, la dénatalité et la précarité. Ils nous proposent de réensauvager la nature, d’en faire disparaître l’homme ! Les uns nous expliquent qu’il faut agir. Les autres nous disent que c’est trop tard. Les sociétés doutent. Le doute profite aux manigances et aux profiteurs. Se degage de tout cela un sentiment d’impuissance. Il est entretenu par ceux qui en tirent des bénéfices : financiers, politiques, philosophiques …

Et si, au lieu de nous résigner à l’impuissance, nous engagions une alliance ancienne : celle de l’humanité et du vivant, pour agir ensemble comme nous l’avons toujours fait ?

Un climat figé par l’inertie du CO₂ ?

« Le changement climatique est un géant endormi. Une fois éveillé, il réagit lentement, mais il persiste pendant des millénaires. » C’est par ces mots que s’ouvre une synthèse du Groupe I du GIEC (2021)[1], soulignant la longue durée de vie du CO₂ dans l’atmosphère. En effet, une part du dioxyde de carbone que nous émettons aujourd’hui restera présente pour des centaines voire des milliers d’années. Certains vulgarisateurs, comme Jean-Marc Jancovici, parlent même de 10 000 ans.

Mais attention à l’excès de simplification : le GIEC ne dit pas que nous sommes impuissants. Il affirme clairement que : « Les émissions négatives nettes peuvent réduire les concentrations de CO₂ atmosphérique et limiter l’ampleur du changement climatique futur. » [2]

La réduction des émissions, la sobriété, est évidemment une voie, mais les scientifiques s’accordent à dire qu’il faut aussi absorber du CO₂ pour atteindre la neutralité carbone. Et c’est là que la nature entre en scène. C’est même la seule vraie voie , mais c’est aussi celle dont personne ne parle ! Comme si la nature n’avait pas son mot à dire.

Le sol : un puits de carbone oublié

La photosynthèse est notre alliée millénaire. Elle transforme l’énergie solaire en matière organique, capte le CO₂ et le stocke dans les plantes… puis dans les sols. Les sols contiennent deux à trois fois plus de carbone que l’atmosphère[3]. Mais ce stock s’érode.

D’où l’initiative « 4 pour 1000 », lancée par la France lors de la COP21 : augmenter chaque année de 0,4 % le stock de carbone organique des sols permettrait de compenser l’ensemble des émissions humaines annuelles. L’idée n’est pas théorique : elle repose sur des pratiques déjà éprouvées — non-labour, couverture végétale, rotation des cultures, agroforesterie, compostage, agriculture de conservation des sols (ACS) — qui combinent résilience agricole, fertilité, biodiversité et captation du carbone.

Selon l’INRAE, l’agriculture de conservation pourrait, dans les zones tempérées, séquestrer jusqu’à 0,3 à 1 tonne de carbone par hectare et par an, tout en améliorant la structure et la vie biologique des sols[4].

Reboiser, restaurer, revivifier

L’autre levier majeur, c’est la restauration des forêts. En 2011, l’Allemagne et l’UICN lançaient le Bonn Challenge avec pour objectif : restaurer 350 millions d’hectares de terres dégradées d’ici 2030. C’est l’équivalent de l’Inde. À ce jour, 74 pays se sont engagés pour plus de 210 millions d’hectares[5]. En Afrique, l’initiative AFR100 prévoit 100 millions d’hectares restaurés d’ici 2030.

Ces reboisements ne sont pas uniformes : ce sont des mosaïques de paysages forestiers mêlant forêts naturelles régénérées, plantations gérées, haies, cultures arborées, prairies reboisées. Ces paysages offrent des services écosystémiques majeurs : stockage de carbone, stabilisation des sols, épuration de l’eau, protection contre l’érosion et la chaleur extrême.

Une étude publiée dans Science en 2019 par Crowther et al.[6] a estimé que 900 millions d’hectares de terres (non cultivées ni urbanisées) pouvaient accueillir de nouvelles forêts, capables de stocker jusqu’à 205 Gt de CO₂. Bien que ces chiffres aient été depuis nuancés, ils montrent l’ordre de grandeur possible. Ce n’est pas symbolique : c’est à l’échelle du problème.

La végétation appelle la pluie

Plus qu’un simple puits de carbone, la forêt est un modulateur du climat local. Elle capte l’eau du sol, la rejette par évapotranspiration, et contribue à recycler l’humidité atmosphérique (la vapeur d’eau est aussi un gaz à effet de serre) augmentant ainsi les précipitations. Des travaux récents (Ellison et al., 2017[7]) ont montré que les forêts jouent un rôle central dans la formation des pluies. Leur destruction entraîne un assèchement des sols et accentue la désertification.

À l’inverse, reboiser peut ramener les pluies, restaurer les cycles hydrologiques, reverdir des zones semi-arides, comme le tente le projet de Grande Muraille Verte en Afrique sahélienne.

La sagesse des peuples racines

Le bois est ensuite un matériau de construction, un substitut aux énergies fossiles, un concurrent du plastique pour les emballages, etc.

Dans un entretien bouleversant diffusé sur France Culture, le chef papou Mundiya Kepanga exprimait cette idée avec des mots simples : « Si vous voulez protéger la forêt primaire, il faut cultiver des forêts ailleurs. Il faut planter des arbres pour les besoins des hommes, pour qu’ils ne viennent pas tout détruire chez nous. »

Ce bon sens ancestral rejoint aujourd’hui les analyses scientifiques de l’IPBES, qui appelle à une approche inclusive et coopérative : « Les savoirs autochtones et locaux sont indispensables pour assurer la conservation et l’usage durable de la biodiversité. » [8]

La mer, un monde encore inconnu

La mer et les océans jouent eux aussi un rôle essentiel dans la régulation climatique. Ils absorbent environ 25 % du CO₂ émis chaque année par les activités humaines[¹⁰], en grande partie grâce au plancton végétal, ces micro-algues marines qui pratiquent la photosynthèse et constituent le premier maillon du puits océanique de carbone. Ce « poumon bleu » du monde, bien que discret, capte autant de CO₂ que toutes les forêts terrestres réunies[¹¹].

Si les océans jouent un rôle essentiel dans la régulation du climat, il faut aussi reconnaître que nos connaissances restent incomplètes, parfois contre-intuitives. Une étude récente publiée dans Nature Communications (2024)[¹⁴] montre ainsi que le blanchiment des coraux — bien que dramatique pour la biodiversité — pourrait temporairement augmenter la fixation du carbone par certaines espèces de phytoplancton colonisant les récifs morts. Ce constat bouleverse nos représentations, sans les invalider, mais montre que les mécanismes océaniques sont plus complexes qu’on ne le pensait.

D’autres recherches suggèrent même l’existence d’un « océan caché » en profondeur, dans les roches du manteau terrestre, capable de jouer un rôle dans les cycles de l’eau et du carbone[¹⁵]. Ces hypothèses, encore débattues, rappellent combien la science est une aventure, et la nature, un mystère à explorer.

Depuis les romans de Jules Verne, les connaissances sur le vivant se sont multipliées : nous avons découvert les forêts primaires par satellite, les sources hydrothermales par bathyscaphe, les sols vivants par biologie moléculaire. Nous devons mettre cette science au service de nos projets. La compréhension des systèmes naturels n’est pas un luxe académique : c’est une condition de notre action. Car pour s’allier à la nature, encore faut-il la connaître. Nous devons donc poursuivre nos recherches. La science n’est pas figée, elle avance, les consensus bougent avec notre compréhension. Investir dans la recherche aujourd’hui est essentielle !

Une alliance à reconstruire : nature et civilisation

Grâce à ce couple (homme, nature), nous avons su accompagner l’augmentation de la population mondiale — passée de 3 à plus de 8 milliards en 60 ans — tout en réduisant fortement la pauvreté extrême, qui est passée de plus de 40 % de la population mondiale en 1981 à moins de 10 % aujourd’hui[¹³].

Agir à la bonne échelle

Trop souvent, on nous propose des solutions technocratiques, coûteuses, déconnectées des réalités humaines et territoriales, qui ne répondent pas à l’échelle du problème. À l’inverse, les solutions fondées sur la nature — reboisement, agroforesterie, agriculture de conservation, gestion durable des écosystèmes — sont : accessibles, réplicables, co-bénéfiques et mesurables dans le temps.

Elles n’ont rien de naïf. Elles demandent du travail, du foncier, de la formation, du temps. Mais elles fonctionnent.

Comme le dit encore le GIEC dans son rapport de 2022 : « Les solutions fondées sur la nature offrent des opportunités importantes pour réduire les risques climatiques, tout en contribuant à d’autres objectifs de développement durable. » [9] Comprenez, les solutions fondées sur la nature permettent un développement durable. En fait, la seule voix technologique qui soit à l’échelle du problème, est la mobilisation de la nature : la totalité de l’énergie solaire envoyée sur terre est 6000 fois supérieure à l’énergie consommée par les hommes. Nous sommes bien loin des limites dont parlent les ONG altermondialistes et décroissantes. Or, pour mobiliser une partie de cette énergie au profit de la décroissance du taux de CO2 dans l’atmosphère, notre meilleur allié est la chlorophyle !

Mettons de la chlorophyle partout où c’est possible !

Alors, au lieu d’attendre une hypothétique innovation miracle ou de promettre des lendemains de sobriété punitive, prenons la main que nous tend la nature. Elle nous a déjà sauvé. Elle peut le faire encore.

Notes et références

[1] GIEC AR6 – Groupe I (2021), résumé à l’intention des décideurs.

[2] GIEC AR6 – WG III (2022), chapitre sur l’élimination du CO₂.

[3] Lal, R. (2004). Soil carbon sequestration to mitigate climate change. Geoderma.

[4] INRAE (2019). Études sur les pratiques agricoles stockant du carbone.

[5] IUCN & Bonn Challenge official data: www.bonnchallenge.org

[6] Crowther et al. (2019), « The global tree restoration potential », Science.

[7] Ellison et al. (2017), « Trees, forests and water: Cool insights for a hot world », Global Environmental Change.

[8] IPBES Global Assessment Report (2019), Summary for Policymakers.

[9] GIEC AR6 – WG II (2022), chapitre 2 sur les solutions fondées sur la nature.

[10] Friedlingstein et al. (2023), Global Carbon Budget 2023, Earth System Science Data.

[11] Behrenfeld, M. J., et al. (2006). Climate-driven trends in contemporary ocean productivity, Nature.

[12] Pinker, S. (2018). Enlightenment Now: The Case for Reason, Science, Humanism, and Progress. Viking.

[13] Banque mondiale, *Poverty and Shared Prosperity 2022: Correcting Course*, Washington DC, 2022. Voir aussi Our World in Data, *Global Extreme Poverty*, https://ourworldindata.org/extreme-poverty

[14] Sugihara, M. et al. (2024). *Coral bleaching enhances localized phytoplankton productivity and carbon fixation*. *Nature Communications*, 15:2024.

[15] Schmandt, B. et al. (2014). *Dehydration melting at the top of the lower mantle*. *Science*, 344(6189): 1265–1268. Voir aussi les synthèses dans *National Geographic*, « Un océan dans le manteau terrestre ? », 2017.

[16] Smil, V. (2017). Energy and Civilization: A History. MIT Press. Voir aussi Jancovici, https://jancovici.com/changement-climatique/transition-energetique/lenergie-solaire-recue-par-la-terre/ (consulté en juillet 2025).

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