Il était l’impertinent que la France adorait détester — ou détestait adorer

Il aimait la transgression comme d’autres aiment le silence : passionnément, viscéralement, méthodiquement. Thierry Ardisson n’était pas un simple animateur : il était le canard noir dans la couvée de poussins du PAF, un monarchiste égaré dans la démocratie cathodique, un dandy punk aux lunettes noires, qui posait des questions comme on jette des pavés dans la vitrine du conformisme.

Dans la lignée des Coluche, des Desproges, des Boris Vian ou des Gainsbourg, il avait ce goût rare pour la provocation élégante, pour l’irrévérence tenue en laisse , juste assez pour qu’elle blesse l’hypocrisie sans jamais sombrer dans la vulgarité gratuite (quoi que, parfois … ). Il savait que l’art de déranger exige du style. Et du fond.

Comme les baroqueux ou les punks en leur temps, il a fait bouger les lignes. À force de persister dans sa différence, il a fini par devenir un classique — mais un classique à contretemps, un de ceux qu’on réécoute avec nostalgie quand les voix libres se font rares. Ardisson, c’était l’homme qui a réussi à faire parler les muets, à faire réfléchir les bavards, à porter les anonymes au pinacle, à faire trembler les puissants — le tout, avec un sourire en coin et une rigueur d’horloger suisse.

Il cultivait son art. L’art de l’entretien, du montage, de la scénographie. Chaque émission était une pièce de théâtre sans quatrième mur, où le spectateur était complice autant que témoin. Il n’avait pas peur du silence, ni de la vérité. Il savait que la télévision ne devait pas se contenter de distraire : elle devait aussi déranger, provoquer, éclairer.

À contre-courant du prêt-à-penser, il assumait ses paradoxes, jusqu’à écrire Louis XX, une fiction monarchiste et visionnaire où la France, lasse de sa classe politique, rappelait un roi. Il y avait chez Ardisson une nostalgie assumée de la grandeur, une élégance réactionnaire teintée de modernité, un goût du sacré sous les paillettes.

Parisien, mais jamais mondain ; libre, mais jamais léger ; dérangeant, mais jamais cynique — il nous manquera parce qu’il pensait autrement, et qu’il en faisait un spectacle.

Aujourd’hui que les écrans sont pleins et les pensées uniques, quand elles ne sont pas vides, son absence fait plus de bruit que bien des présences. Il était l’impertinent que la France adorait détester — ou détestait adorer. Un monarchiste parti le 14 juillet ! Et c’est peut-être ça, la liberté.

« Je préfère un bon mot à un bon chiffre. Mais j’aime qu’on pense. Et j’aime qu’on pense contre. » — Thierry Ardisson

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