L’instruction oubliée : plaidoyer pour une école qui élève

« Ce qu’on apprenait autrefois par cœur, on tente aujourd’hui de l’apprendre sans cœur. » Jean d’Ormesson

Il fut un temps – pas si lointain – où l’on distinguait nettement l’éducation et l’instruction. L’école instruisait, la famille éduquait. La première transmettait les savoirs ; la seconde, les valeurs. C’était un partage de rôles aussi naturel qu’efficace. L’un s’occupait de l’esprit, l’autre du cœur. L’un formait la tête, l’autre façonnait l’âme.

Aujourd’hui, cette distinction s’est estompée dans le brouillard des responsabilités diluées. La session 2025 du baccalauréat en a donné un triste exemple : de nombreux enseignants ont dénoncé les consignes données par l’administration, leur interdisant de pénaliser des copies pourtant truffées de fautes ou de hors-sujets. Certains témoignent que l’on peut désormais obtenir la moyenne sans introduction ni conclusion, que l’orthographe n’est plus réellement évaluée, et que des productions hors-sujet peuvent être acceptées dès lors qu’elles démontrent un semblant de connaissance. Ces consignes de « bienveillance » deviennent en réalité une entrave au métier d’enseignant, qui ne peut plus exiger, ni corriger, ni faire progresser. Elles traduisent une dérive dangereuse : la recherche du taux de réussite l’emporte sur la transmission du savoir. L’Éducation nationale, qui fut d’abord l’instruction publique, a perdu sa boussole. Elle s’occupe de tout — santé, morale, climat, citoyenneté — sauf d’enseigner clairement ce qu’elle est la seule à pouvoir transmettre : les fondamentaux.

On ne regarde plus l’orthographe. On admet les erreurs de calcul. On a banni la règle de trois, jugée archaïque, voire discriminante. La mémoire est suspecte. La rigueur, une violence. Il est devenu courant, presque élégant, d’entendre un ancien Premier ministre, inspecteur des finances, dire : « Je suis nul en maths. » Ou un ministre de l’Agriculture s’excuser : « Je ne sais pas ce que représente un hectare. »

Comment, dans ces conditions, élever notre jeunesse ?
Car éduquer, au fond, c’est cela : élever. Montrer le haut, nommer les sommets, tracer l’ascension. Mais on ne grimpe pas à mains nues : il faut des prises. Ces prises, ce sont les savoirs. L’alphabet. Les nombres. L’histoire. La géographie. La grammaire. Le calcul. La logique. La méthode. À force de changer de méthode, on a fini par les oublier toutes. Pourtant, instruire, c’est transmettre une méthode : un alphabet pour lire, des chiffres pour compter, des règles pour penser, des modèles pour comprendre, des exemples pour apprendre, une chronologie pour situer, une grammaire pour structurer. Et surtout, une mémoire, patiemment construite — ce que les pédagogies nouvelles ont souvent rangé au grenier, au nom d’un constructivisme approximatif.

Quand j’étais enfant, j’ai eu la chance d’avoir pour instituteur Maurice Trouvé. Un homme exigeant, joyeux et inventif. Il savait, avec un art consommé, manier le bâton et la carotte. Parmi ses nombreuses inventions pédagogiques, il y avait le Schmilblick. Chaque matin, il avait choisi un objet mystérieux dans la salle de classe — et Dieu sait s’il y en avait ! Entre les vitrines de sciences naturelles, les vieilles cartes d’état-major, les instruments de géométrie, les coquillages et les ossements… Nous pouvions poser une question par jour, jusqu’à deviner de quoi il s’agissait. Curiosité, logique, méthode.

Et puis venait le temps fort : le “Quitte ou double” de fin d’année. Toutes les classes étaient réunies. Chacun avec une ardoise. À chaque question — de maths, d’histoire, de biologie — il fallait écrire la réponse, et lever l’ardoise au signal. Une tension joyeuse, une rigueur bienveillante. Le vainqueur repartait avec un gros livre. Et ceux qui avaient trouvé des Schmilblicks recevaient chacun un petit ouvrage. Une cérémonie, une mémoire, une école de la vie.

Maurice Trouvé nous instruisait. Il nous apprenait à chercher, à douter, à vérifier. Il faisait de nous des esprits libres, armés pour penser.

C’était un homme de gauche, et à chaque campagne électorale, dans notre village d’Avoise, il faisait campagne contre mon père. Mais ses opinions politiques, en classe, n’avaient pas droit de cité. Il observait une neutralité cardinale. Je l’ai revu lorsque mon père est décédé, en 2011. Je ne l’avais pas revu depuis mon entrée en sixième. Il m’a dit en arrivant : « Je viens revoir Monsieur d’Amécourt pour la dernière fois. » Puis, en sortant de la chapelle, il m’avait glissé ces mots : « Il n’a pas changé. » Lui non plus n’avait pas changé, si ce n’est sa grande barbe qui avait blanchi. Il avait toujours ses longs ongles effilés, dont nous avions subi quelques pincements …

Il y eut aussi ce moment singulier. Chacun de nos six enfants, au collège de Sauveterre-de-Guyenne, eut à son tour le même professeur d’histoire. Durant les années collèges, tour à tour, à la même période, nous eûmes droit à la même question : « Papa, est-ce que c’est vrai que la gauche s’occupe des pauvres, et la droite des riches ? ». Elle n’avait rien d’anodin. J’étais alors un élu de droite. Et ce professeur, je le recevais chaque année à la mairie, avec les délégués de classe nouvellement élus, pour leur expliquer les institutions locales, la démocratie concrète, le rôle du conseil municipal. Il savait tout de notre action : les aides sociales, les logements, l’accueil du handicap, l’emploi, l’intégration, la culture, le sport. Dans notre canton, 96% de la population était éligible au logements sociaux ! Comment pouvait-il, une fois en classe, réduire la vie politique à une telle caricature ? Était-ce vraiment son rôle ? Était-ce là de l’instruction, ou une forme d’influence, aussi légère soit-elle ?

Instruire, ce n’est pas transmettre des opinions. C’est transmettre des repères, des faits, des clés de compréhension.

Ce que l’élève en fera, viendra plus tard, de lui-même, de sa conscience, de sa liberté. À nos enfants, nous avons toujours enseigné le respect : le respect du professeur, avec lequel on peut ne pas être d’accord, mais que l’on doit respecter. Le respect des adultes, de leurs parents, de leurs grands-parents. Nous leur avons toujours exprimé que les adultes pouvaient avoir un avis qui différait du leur, et qu’ils devaient avoir leur propre avis.

Dans La culture nous sauvera, David Lisnard écrit : « L’exigence culturelle et l’exigence civique sont les deux faces d’un même espoir : celui de former des esprits libres, autonomes, capables de discernement. »

Mais pour former des esprits libres, encore faut-il les avoir instruits. La culture sans savoirs devient posture. L’émancipation sans méthode n’est qu’un leurre. L’école ne peut pas tout. Elle ne peut surtout pas remplacer la famille.

Ce sont les parents, les grands-parents, les oncles, les tantes, les amis qui éduquent : ils enseignent le bien, le mal, les rôles, les vertus. L’école, elle, doit apprendre à lire, écrire, compter, comprendre. C’est sa dignité, et sa grandeur. Le Prince de Ligne, mon ancêtre, écrivait : « L’instruction sans esprit est un navire sans gouvernail ; mais l’esprit sans instruction n’a pas de vent pour le porter. » Tout est là : l’un sans l’autre, rien ne tient. Il faut le gouvernail et le vent. La boussole et la voile. Le sens et la direction.

Ce n’est pas faire preuve de passéisme que de vouloir réhabiliter l’instruction. Ce n’est pas tourner le dos au progrès, mais vouloir en retrouver le chemin. Car il n’y a pas de progrès sans transmission. Pas d’émancipation sans rigueur. Pas de culture sans alphabet.

Jean d’Ormesson aurait souri en nous parlant des hussards noirs de la République. Sylvain Tesson nous dirait que « le savoir, c’est comme un sentier escarpé : ce n’est pas la pente qui décourage, c’est l’absence de carte ».

Et nous, que dirons-nous à nos enfants si nous n’avons plus rien à leur apprendre ?

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