
Il existe peu de plantes aussi chargées de sens que la vigne. Elle plonge profondément ses racines dans la terre et élève ses sarments vers la lumière. Elle transforme un fruit fragile en un breuvage vivant, instable, changeant, qui ne cesse d’évoluer. Elle fait du temps un ingrédient. Le vin n’est pas une boisson : c’est une alchimie. Depuis dix millénaires, l’humanité y reconnaît l’une de ses plus anciennes médiations avec la mémoire, la joie et le sacré.
Les grandes études archéologiques et génétiques situent aujourd’hui la domestication de Vitis vinifera il y a environ 10 000 à 11 000 ans dans un vaste arc allant du Caucase aux contreforts du Zagros, c’est-à-dire des montagnes d’Arménie et de Géorgie jusqu’aux hauts plateaux de l’actuel Iran¹. Là, au Néolithique, l’homme a appris non seulement à cultiver la vigne, mais à laisser le raisin fermenter, c’est-à-dire à laisser la vie transformer la matière. La fermentation est une leçon de métaphysique : le sucre devient esprit, le jus devient vin, le temps devient création.
Il fallut la Perse achéménide pour que le vin devienne un fait politique, culturel et symbolique. Dans les palais de Persépolis, les bas-reliefs montrent les peuples de l’empire apportant du vin au souverain, parmi les tributs les plus précieux. Sous Cyrus, Darius et Xerxès, le vin est à la fois boisson rituelle, marque de prestige, monnaie d’échange et lien social. La Perse, qui reliait la Méditerranée au Caucase, la Mésopotamie à l’Indus, fut le premier grand empire œnologique de l’histoire. C’est cette épopée oubliée que rappelle Laure Gasparotto dans son livre Quand l’Orient inventait le vin².
Là où Rome héritera plus tard du vin pour l’étendre à l’Europe, la Perse en avait fait une cosmologie. La poésie persane en garde la trace la plus vibrante. Chez Hâfez, Omar Khayyâm ou Rûmi, le vin n’est pas un plaisir : il est un langage spirituel. La coupe devient connaissance, l’ivresse devient liberté, la taverne devient sanctuaire. Le vin y est l’anti-peur, l’anti-hypocrisie, l’anti-servitude. Il est la vérité qui déborde la loi. C’est précisément pour cela qu’il fut interdit.
Lorsque l’islam s’imposa, le vin fut proscrit non comme boisson, mais comme symbole. On arracha les vignes comme on brûle les livres. L’Iran, jadis l’un des cœurs battants de la civilisation du vin, devint une terre de silence viticole. Au nom de Dieu, on effaça ce que la Création avait patiemment façonné. Il y a là une tragédie spirituelle.
Car la science moderne nous apprend que les cépages européens descendent génétiquement de vignes issues du Caucase et du Proche-Orient, dont l’Iran fait pleinement partie³. Dans chaque verre de Bordeaux, de Bourgogne ou de Chianti, il y a encore un peu de Chiraz et du Zagros. Nos vignes sont les héritières botaniques d’une Perse oubliée. La vigne, comme la liberté, voyage.
Cette mémoire blessée, un homme la fait vivre aujourd’hui par un geste d’une simplicité bouleversante. Atiq Rahimi, écrivain afghan, prix Goncourt 2008, pose souvent un verre de vin devant lui lorsqu’il prend la parole en public. Interrogé sur ce geste, il explique qu’en Afghanistan on peut être tué pour cela — et que ce verre est la preuve qu’il est un homme libre⁴. Ce verre posé sur une table parisienne relie Kaboul à Chiraz, la poésie à la liberté.
Un autre exilé a donné à cette mémoire une forme encore plus concrète. Masrour Makaremi, Iranien réfugié en France, installé en Dordogne près de Bergerac, a planté une vigne de Syrah — qu’il appelle Shiraz, en hommage à sa ville natale — et a baptisé son vin Cyrhus, en référence à Cyrus le Grand, fondateur de l’empire perse⁵. Sur un coteau français, il a fait repousser une vigne arrachée par les Mollahs. Son vin n’est pas un produit : c’est une racine retrouvée. C’est l’exil qui se souvient.
Car la vigne est la plante de l’exilé. On l’arrache à une terre, on la replante ailleurs, elle s’adapte, elle souffre, puis elle donne un fruit nouveau, justement parce qu’elle souffre. Elle porte la mémoire de son origine et l’empreinte de son nouveau terroir. Elle est, comme l’homme, un être de fidélité et de métamorphose.
Dès lors, une évidence s’impose. Le jour où l’Iran se libérera du régime qui l’étouffe, il faudra y replanter des vignes. Non comme un marché, mais comme un acte de civilisation. Replanter ce que les tristes hommes en noir ont arraché « au nom de Dieu », c’est rendre à Dieu ce qu’ils lui ont confisqué : la fécondité, la joie, la création.
Car si Dieu a un jour confié la vigne à l’humanité, il l’a fait dans ces collines de Perse.
Et le vin — loin d’être une faute — y fut longtemps une manière d’approcher le divin.
Mon ami Hossein Ahmadzadeh, qui était mon professeur de gîtologie à l’école des mines d’Alès, me raconte que sur la tombe du poète Hâfez il est écrit : « Toi qui m’honore en venant sur ma tombe; reviens la prochaine fois avec du vin et des musiciens. »
Un jour, dans ces vallées où l’on murmure encore les vers de Hâfez, les grappes refleuriront. Et peut-être sera-ce le signe le plus sûr que la liberté, elle aussi, est revenue.
«Le jour où l’Iran se libérera, il faudra y replanter des vignes»
Notes
- P. McGovern, Ancient Wine, Princeton University Press ; Myles et al., PNAS, « Genetic structure and domestication of grape ».
- Laure Gasparotto, Quand l’Orient inventait le vin. L’histoire méconnue des collines de Perse et de France, Grasset, 2025.
- Bacilieri et al., Vouillamoz et al., travaux INRAE et Université de Neuchâtel sur l’origine génétique de Vitis vinifera.
- Atiq Rahimi, propos tenus dans plusieurs conférences et entretiens publics depuis 2008 (France, Belgique).
- Masrour Makaremi, projet viticole Cyrhus, Dordogne ; articles dans Vitisphere, Terre de Vins et presse viticole spécialisée.
