
Manger, bouger, respirer, trier, éteindre, rénover, marcher, boire moins, chauffer à 19 degrés, penser local, dormir plus, réutiliser ses chaussettes… Depuis vingt ans, l’État n’a jamais été aussi présent — ni aussi paternaliste — dans nos vies quotidiennes. À force de se prendre tour à tour pour un médecin, un diététicien, un professeur des écoles ou un bon parent, notre République bascule dans un doux totalitarisme des bonnes intentions.
La France, ce pays où l’on vit sous consigne
On croyait être sortis de l’enfance à l’âge de raison. Mais voici que l’État nous parle comme on parle à des élèves de maternelle : « bois de l’eau », « ne fume pas », « prends l’escalier », « ne reste pas devant les écrans », « trie bien tes déchets », « n’oublie pas de bouger », « répare ton grille-pain », « éteins la lumière », « ne prends pas ta voiture », « partage ton logement trop grand »…
À chaque décennie, sa marotte. Dans les années 2000, il fallait manger-bouger (PNNS, 2001) ; en 2010, débrancher les appareils en veille (ADEME) ; en 2020, changer sa chaudière, renoncer à sa voiture et chauffer à 19 °C (campagne « Chaque geste compte », 2022). En 2025, on découvre que nos logements sont… trop grands. L’Insee nous le dit : un quart des Français occuperaient au moins trois pièces de plus que nécessaire[1]. Vite, culpabilisons les retraités, ces affreux gaspilleurs d’espace !
Quand l’État devient médecin, diététicien, architecte et éducateur
Le plus étonnant n’est pas l’accumulation de ces injonctions — souvent absurdes, parfois utiles — mais leur source. Car il ne s’agit ni d’un appel du médecin traitant, ni d’une campagne de la Croix-Rouge. Non : c’est l’État, par la voie du ministère, d’un Haut Conseil, de l’Insee, qui se substitue aux professionnels : médecins, pharmaciens, enseignants, urbanistes…
L’État soigne, conseille, élève, nourrit, admoneste. Il est notre tuteur légal. Il veut « notre bien » — et comme disait Pierre Desproges : « Vivre heureux, c’est suspect quand on n’a rien fait pour ça. »
Mais au nom de quoi la République devrait-elle se muer en centre de rééducation comportementale ? À force de gouverner par la norme douce, le slogan préventif et la fiscalité incitative, l’État ne protège plus : il formate.
La dérive sectaire des bonnes intentions
L’intention est noble, certes. Mais comme le dit le proverbe anglais : « The road to hell is paved with good intentions ».
Prenons deux exemples récents :
- Une aide pour repriser ses chaussettes (bonus « réparation textile », Ademe, 2023).
- Un bonus réparation pour grille-pain, cafetière ou aspirateur, créé en 2022 et géré par Ecosystem[2].
Voilà l’État réduit à sponsoriser le raccommodage domestique. C’est la religion technocratique de la sobriété heureuse. Avec ses mots-clés : « zéro déchet », « réemploi », « frugalité ». Sa liturgie : affichage, tri, autocollants, labels. Son clergé : les agences, les hauts conseils, les plateformes.
À quand le bonus pour rapiécer les moufles ou partager son salon avec un inconnu ?
Le prix de la morale d’État
Toutes ces injonctions, dissimulées derrière des slogans ou aides en apparence anodines, ont un coût considérable :
- Des milliards d’euros de bonus-malus, primes à la conversion, primes à la rénovation, subventions aux vélos électriques, aides à la réparation de ceci ou de cela ;
- Une inflation réglementaire qui étouffe les collectivités et paralyse l’initiative. Car derrière ces bonnes intentions, il y a des CERFA, derrière les CERFA, il y a des certifications, des fonctionnaires, des organismes de contrôle, des organismes de gestion etc.
Et pendant ce temps, on nous explique que la France est en faillite, que la dette est insoutenable, qu’il faut restreindre les dépenses… sauf celles qui nous dictent comment vivre.
L’écran qui gronde, puis qui câline
Ironie ultime ? Ce sont les écrans eux-mêmes — ceux qu’on nous somme d’éteindre — qui nous parlent. Sur les panneaux, les télés, les applis : l’État sermonne. Il devient maman, papa, médecin, ergothérapeute, catéchiste.
La publicité publique est omniprésente. Ce n’est plus de l’information, c’est de la mise sous tutelle médiatique. Un panoptique républicain à base de consignes colorées et de jingles joyeux.
Orwell et Huxley : une fiction, vraiment ?
On croyait que George Orwell, dans 1984, avait exagéré la toute-puissance de l’État. Mais il aurait pu écrire une version plus subtile encore : un Big Brother qui susurre, qui n’interdit pas frontalement, mais recommande avec insistance, qui n’espionne pas mais affiche votre consommation à la décimale.
Et puis il y a Huxley. Dans Le Meilleur des mondes, les citoyens sont heureux d’obéir. « Le conditionnement, c’est la liberté ». Cela ne vous rappelle rien ?
L’État donne des leçons, mais s’entrave lui-même
Il y a dans ce théâtre d’injonctions une autre dimension, plus ubuesque encore : l’État donne des ordres qu’il empêche lui-même d’exécuter. On découvre ainsi, régulièrement, que certaines consignes vertueuses ne peuvent être appliquées que parce que l’État… s’autorise à abroger ses propres interdits.
Souvenez-vous de la campagne contre le gaspillage alimentaire. On a demandé aux commerçants -que l’on a vilipendés au passage- de ne plus jeter leurs invendus, et de les donner aux associations caritatives. Louable intention. Mais pourquoi jetaient-ils ces produits jusqu’alors ? Parce qu’une directive de l’État les y contraignait ! Les dates dépassées ne pouvaient ni être soldées, ni données : la consigne administrative était de les rendre impropres à la consommation, parfois en les immergeant dans de l’eau de javel. Pas un excès du marché, non : une injonction de l’État.
Autre exemple : une start-up vient de mettre au point un système malin pour récupérer les eaux grises des logements (lavabos, douches) et les réutiliser pour les chasses d’eau. Geste écologique, logique, efficace. Sauf que, si ce n’était pas possible jusqu’alors, c’est que c’était interdit en France ! Par qui ? Par l’État, bien sûr, qui avait banni l’usage des eaux grises dans les logements, au nom d’un principe de précaution généralisé — ou de méfiance absolue envers les citoyens innovants.
Ces cas ne sont pas isolés. Le pays est truffé de réglementations contradictoires, d’interdits absurdes, de consignes qui se bloquent mutuellement comme dans un embouteillage législatif. On attend alors l’État pour débloquer ce que l’État a bloqué. Et pendant ce temps, on s’essouffle à coups de slogans.
Il est urgent de libérer les énergies, de museler l’État quand il entrave, de rendre aux professionnels leur capacité d’agir, à chacun son cheminement propre. Comme le disait ce rabbin cité par Martin Buber :
« Ne demande pas ton chemin à celui qui le connaît : tu risquerais de te perdre. »
Ode à la liberté retrouvée !
Oui, certains messages sont utiles. Mais quand bien même, ce n’est pas à l’État de les diffuser. Ce rôle revient aux médecins, diététiciens, enseignants, familles. L’État peut éclairer, mais il n’a pas à éduquer, prescrire, orienter les choix intimes.
Sous prétexte de bienveillance, il finit par tous nous déresponsabiliser. Or la liberté commence quand on assume ses choix. L’avenir n’a pas besoin d’un papa-État ou d’une maman-Etat, mais d’adultes libres. Cessons d’être gouvernés comme des enfants. Redonnons au citoyen la fierté de penser, de choisir, d’agir.
Cessons de faire peut, car, comme l’écrivait Camus : « Là où règne la peur, il n’y a pas de liberté. »
Notes :
[1] Insee, « Conditions de logement en 2024 », données publiées le 8 juillet 2025. https://www.bfmtv.com/economie/economie-social/au-moins-3-pieces-de-plus-que-le-nombre-necessaire-un-quart-des-menages-vivent-dans-un-logement-trop-grand-par-rapport-a-leurs-besoins_AN-202507080595.html
[2] Ministère de la Transition écologique, Ademe, Ecosystem.fr, « Bonus réparation » (grille-pain, cafetière, aspirateur), décret décembre 2022, mis en œuvre en 2023.
