Malbec : du port d’Auxerre à l’Argentine, le voyage d’un cépage français devenu une star mondiale

On l’appelle Cot dans le Val de Loire, Auxerrois à Cahors, Noir de Pressac à Saint-Émilion, Malbeck dans le Médoc, et aujourd’hui Malbec dans le monde entier. Rarement un cépage aura porté autant de noms et connu un destin aussi mouvementé. À la fois ancien et moderne, discret et flamboyant, le Malbec raconte une histoire qui traverse les siècles, les continents, et reflète l’évolution du goût des hommes.

Au Château Bellevue, à Sauveterre-de-Guyenne, nous avons toujours eu une place importante pour le Malbec dans nos vignes. Mon père aimait beaucoup ce cépage, qui est, depuis 50 ans, la signature de nos vins. Ce cépage capricieux demande de l’attention et de la patience. Nous avons appris à le dompter, à choisir la date de récolte avec précision et à l’assembler avec le Merlot et le Cabernet-Sauvignon pour obtenir des vins équilibrés et élégants. Mais derrière ces gestes se cache une histoire beaucoup plus vaste, qui commence bien avant nous.

Le Cot ou Auxerrois, aux origines du vin noir de Cahors

L’histoire du Malbec plonge ses racines dans le Sud-Ouest de la France. Dès le Moyen Âge, un cépage noir produisant un vin sombre et tannique se répand dans le Quercy et le Lot. Il devient vite célèbre sous le nom de « vin noir de Cahors » pour sa couleur profonde et sa capacité de garde.

Le terme Auxerrois a longtemps été utilisé pour désigner ce cépage à Cahors, mais ce nom ne signifie pas qu’il vient d’Auxerre. Il désignerait plutôt un point de transit : au Moyen Âge, des plants circulaient le long de la vallée de la Loire, et le port d’Auxerre servait de lieu de distribution vers le Sud-Ouest [1].

Le vin de Cahors est alors exporté par voie fluviale via le Lot et la Garonne jusqu’à Bordeaux, puis par bateau jusqu’en Angleterre, en Hollande et jusqu’à la cour des tsars de Russie [2]. Pierre Ier le Grand, dit Pierre le Grand, appréciait particulièrement ce vin corsé et sombre qu’il faisait venir de France pour sa table impériale [3].

Le Noir de Pressac : la gloire de Saint-Émilion

Sur la rive droite de la Dordogne, autour de Saint-Émilion, le Malbec prend un autre nom : Noir de Pressac. Ce terme vient du Château de Pressac, situé à Saint-Étienne-de-Lisse. Au XVIIIᵉ siècle, le comte de Pressac sélectionna et diffusa ce cépage dans la région [4].

Le Noir de Pressac avait la réputation de donner des vins colorés et charpentés, parfaits pour renforcer les assemblages bordelais, notamment dans les millésimes plus faibles.

Le Malbeck du Médoc : l’héritage d’un nom et d’un homme

Dans le Médoc, le Malbec a longtemps été connu sous le nom de Malbeck. Ce mot n’est pas une simple variation orthographique : il viendrait très probablement du nom d’un homme.

Au XVIIIᵉ et XIXᵉ siècle, il était courant que les cépages portent le nom de ceux qui les avaient sélectionnés ou diffusés. Ainsi, le Petit Verdot doit son appellation à la famille Verdot, le Carmenère à un certain Monsieur Carménère, et le Bouchet — nom ancien du Cabernet Franc — à un vigneron du même nom.

Ce nom resta attaché au cépage jusqu’à ce que la forme « Malbec » s’impose grâce à sa diffusion internationale.

Apprécié pour sa richesse en tanins, sa couleur intense et ses notes épicées, le Malbec avait la réputation d’être un vin médecin : ajouté en petite proportion, il apportait structure et profondeur aux assemblages.

Mais il présentait deux grands défauts : sa sensibilité au gel et sa tendance à la coulure, tout comme le Merlot, rendant ses rendements très aléatoires.

Le phylloxéra, introduit en France vers 1863, provoqua une crise sans précédent. Originaire d’Amérique du Nord, ce puceron vivait sur les vignes américaines sans dégâts majeurs. Introduit accidentellement, il trouva dans Vitis vinifera des proies sans défense. Sur les racines, il pique et suce la sève, créant des plaies qui s’infectent et tuent la vigne. La solution fut le greffage sur des porte-greffes américains [5] dont les racines avaient la propriété d’être lisses.

Le gel de 1956 acheva de détruire ce qui restait de Malbeck dans le Médoc.

L’aventure argentine : le Malbec roi de Mendoza

En 1853, l’Argentine engage Michel Aimé Pouget, ingénieur français originaire de Montpellier, pour moderniser son vignoble [6]. Pouget emporta avec lui plusieurs cépages français, dont le Malbec.

Le climat sec et ensoleillé de Mendoza, associé à l’irrigation par la fonte des neiges des Andes, se révéla idéal pour ce cépage. En l’absence de phylloxéra, les vignes prospérèrent sur leurs propres racines.

Au XXᵉ siècle, le Malbec devint progressivement le cépage emblématique de l’Argentine. Aujourd’hui, il y couvre la plus grande surface mondiale et s’exporte partout.

Le retour en grâce du vin noir

Dans les années 1980 et 1990, Cahors connaît un véritable renouveau. Inspirés par le succès argentin, les vignerons modernisent leurs techniques et redonnent au Malbec sa place historique.

À Bordeaux, quelques propriétés réintroduisent le Malbec pour retrouver la profondeur des assemblages d’autrefois.

Le Malbec au Château Bellevue : l’art de l’assemblage

Au Château Bellevue, nous avons toujours conservé une proportion significative de Malbec. Ce cépage apporte couleur, notes de fruits noirs et une touche légèrement épicée qui complète la rondeur du Merlot et la structure du Cabernet-Sauvignon.

La date de vendange est cruciale : trop tôt, le vin sera végétal et dur ; trop tard, il sera mou et manquera de fraîcheur. Chaque année, nous dégustons les baies quotidiennement pour déterminer le moment idéal de récolte.

Un cépage, mille visages

Le Malbec est un voyageur. Il a connu la gloire des tsars, l’oubli du Médoc, la renaissance argentine et le retour triomphal à Cahors. A Bellevue, il a toujours été un composant important de nos assemblages. Cette petite pointe de réglisse, notre signature en finale.

Ses multiples noms — Cot, Auxerrois, Noir de Pressac, Malbeck — sont autant de chapitres d’une histoire fascinante. On le nomme aussi : grifforin, vesparol, gros noir et prolongeau.

Notes historiques

1. Jullien, André, Topographie de tous les vignobles connus, Paris, 1816.

2. Lachiver, Marcel, Vins, vignes et vignerons. Histoire du vignoble français, Fayard, 1988.

3. Poitou, Bernard, Le vin de Cahors, vin des tsars, Éditions du Rouergue, 2003.

4. Boucaud-Maitre, Michel, Saint-Émilion et ses crus, Éditions Féret, 1995.

5. Féret, Bordeaux et ses vins, 1868.

6. Pinilla, Virginia, La llegada del Malbec a Argentina, Mendoza, 2010.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *