Pesticides : et si on arrêtait de mentir aux consommateurs ?

Depuis des années, les discours écologistes nous accusent de tous les maux. Les agriculteurs dits « conventionnels », que l’on devrait plutôt appeler « raisonnés » ou « modernes », seraient des pollueurs, des empoisonneurs, des destructeurs de biodiversité. À l’inverse, l’agriculture biologique serait pure, vertueuse, inoffensive. Cette opposition binaire est non seulement injuste, mais elle est fausse.

Nous sommes nombreux à pratiquer une agriculture certifiée Haute Valeur Environnementale (HVE 3, version 4), avec des pratiques raisonnées, des traitements limités, des bandes enherbées, des haies, des rotations, une attention à la biodiversité. Nous sommes jugés sur des résultats environnementaux, pas sur une méthode figée. Et pourtant, nous sommes sans cesse attaqués, pendant que d’autres jouissent d’une impunité médiatique qu’ils ne méritent pas toujours.

Oui, l’agriculture biologique utilise des pesticides.

Le grand public l’ignore souvent, car tout est fait pour entretenir la confusion. Quand on entend « zéro phyto », on croit « zéro traitement ». Or, c’est faux. Le cahier des charges de l’agriculture biologique autorise des produits phytosanitaires, à condition qu’ils soient d’origine naturelle. On utilise ainsi du cuivre, du soufre, des pyréthrines, des huiles essentielles, du spinosad, de la roténone (interdite aujourd’hui, mais utilisée longtemps)… Tous ces produits sont bel et bien des pesticides, c’est-à-dire des substances destinées à tuer, repousser ou contrôler des organismes vivants[1].

Et ces produits ne sont pas sans danger. Le cuivre est toxique pour les vers de terre et les micro-organismes du sol. Le soufre est irritant et peut entraîner des troubles respiratoires. Le spinosad (photo), pourtant autorisé en agriculture biologique, est environ 1 000 fois plus toxique pour les abeilles en exposition aiguë que l’acétamipride[2]. Ce dernier, pourtant, fait l’objet de campagnes virulentes alors qu’il est le seul néonicotinoïde encore autorisé dans l’Union européenne, précisément en raison de son profil toxicologique plus favorable vis-à-vis des pollinisateurs[3].

Pourquoi alors ne voit-on aucune pétition contre le spinosad, et tant de colère contre une molécule jugée moins dangereuse, utilisée avec parcimonie, dans des cas très ciblés et sous des conditions strictes ? C’est cela, l’aveuglement idéologique.

Oui, les producteurs bio peuvent utiliser des produits de synthèse.

Autre mythe à déconstruire : l’interdiction absolue des produits de synthèse en agriculture biologique. En réalité, des dérogations sont possibles. En 2022, l’Agence Bio a reconnu qu’une vingtaine de substances de synthèse pouvaient être utilisées ponctuellement en bio sans entraîner de perte du label, notamment en cas d’impasse technique[4].

Pourquoi diaboliser le moindre recours aux phytos en agriculture conventionnelle, alors que les producteurs bio en utilisent aussi – parfois les mêmes molécules – avec des seuils de tolérance différents ? Deux poids, deux mesures.

Mieux vaut parfois un herbicide qu’un poison.

Dans certaines cultures, l’absence d’herbicide n’est pas synonyme de sécurité. Dans les champs de maïs bio, l’absence de désherbage chimique favorise la présence de plantes toxiques comme le datura, dont les graines sont extrêmement dangereuses pour la santé humaine. Ce n’est pas un hasard si les scandales alimentaires liés à la présence de datura ont concerné majoritairement des lots issus de l’agriculture biologique ou sans traitement chimique[5].

La micro-écologie contredit parfois la macro-écologie.

Même si elle peut sembler vertueuse à l’échelle d’un champ ou d’une parcelle, l’agriculture biologique pose problème à l’échelle de la planète. Ses rendements étant souvent plus faibles, elle nécessite plus de surface agricole pour produire la même quantité de nourriture. Ce n’est pas un hasard si ni le GIEC (climat) ni l’IPBES (biodiversité) ne la citent parmi les solutions prioritaires pour préserver la planète. Au contraire, l’agriculture de conservation des sols (ACS), qui repose sur la couverture permanente, la réduction du travail du sol et les rotations diversifiées, est explicitement mentionnée comme bénéfique pour le climat et la biodiversité[6].

Un double langage médiatique et politique.

La polémique autour de la loi DUPLOMB, qui encadre la réintroduction de l’acétamipride dans certaines conditions d’urgence, révèle cette dissonance médiatique : un produit jugé moins toxique que bien d’autres autorisés en bio, mais diabolisé parce qu’il est associé, à tort, à une image de « chimie conventionnelle ». Dans L’Express, Pauline Hérault, fille et petite-fille d’agriculteurs, confiait sa crainte non pas des produits eux-mêmes, mais de l’image que l’on donne du monde agricole : celle d’un bouc émissaire de nos angoisses collectives, piétiné par ceux-là mêmes qui profitent de son travail[7].

Pour sortir de l’hypocrisie, deux propositions :

1. Toutes les agricultures sont biologiques, par nature. Pour plus de clarté, rebaptisons le label « agriculture biologique » en « pesticides biologiques ». Cela éviterait de tromper le consommateur sur l’absence de traitements, et remettrait les choses à leur juste place. La verité est le seul chemin.

2. Créons un label « Agriculture de conservation des sols ». Ce modèle agronomique repose sur trois piliers : couverture permanente des sols, non-labour, et diversification des cultures. Il est scientifiquement reconnu pour ses bienfaits sur la biodiversité, la fertilité des terres, la réduction de l’érosion, et surtout le stockage du carbone. Il est d’ailleurs au cœur de l’initiative internationale « 4 pour 1000 », qui démontre qu’une augmentation annuelle de 0,4 % du stock de carbone dans les sols agricoles permettrait de compenser l’ensemble des émissions de CO₂ dues aux activités humaines [8].


Références :

[1] Cahier des charges AB – règlement UE n°2018/848 et annexes.

[2] EFSA (2013), European Food Safety Authority – Toxicité aiguë du spinosad pour les abeilles.

[3] EFSA (2018), Risk assessment of acetamiprid – Conclusion: lower risk to pollinators compared to other neonicotinoids.

[4] Agence Bio – Rapport annuel 2022.

[5] Rappel Conso – Alertes de présence de datura dans du maïs bio, 2021–2023.

[6] GIEC (2022), rapport AR6 – chapitre 5 ; IPBES (2019), Global Assessment Report.

[7] Pauline Hérault, L’Express, juillet 2025 : https://www.lexpress.fr/societe/loi-duplomb-je-suis-fille-et-petite-fille-dagriculteurs-et-jai-peur-de-limage-que-lon-dresse-deux-CHQHQJ63QFHH5H2MZW3SVBHZHU/

[8] Initiative internationale ‘4 pour 1000’ – www.4p1000.org.

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