Le cancer, la peur et la politique : pour une hiérarchie des risques fondée sur la science

Il y a des maladies plus graves que les maux qu’on instrumentalise, et des vérités plus têtues que les slogans. En matière de cancer, les chiffres sont implacables : le tabac, l’alcool, la sédentarité, l’obésité, l’âge et certaines infections expliquent l’immense majorité des cas. Pourtant, certains responsables politiques préfèrent mobiliser l’opinion sur les résidus de pesticides, comme l’acétamipride, dont la contribution réelle au risque cancéreux est infinitésimale. Pourquoi ? Parce qu’il est plus facile de désigner un coupable invisible que d’affronter les vrais défis de santé publique, qui supposeraient du courage, de la persévérance, et une action collective sur le long terme.

Dans une tribune parue le 26 juillet 2025 sur Atlantico, l’oncologue Jérôme Barrière lançait un cri d’alarme salutaire : « Cessons de détourner l’attention des vrais risques du cancer ! » À l’heure où le Parlement débat d’une réintroduction encadrée de certains phytosanitaires, le propos mérite d’être entendu. Car derrière les querelles idéologiques se jouent des arbitrages majeurs pour la prévention, la recherche et la crédibilité des politiques publiques. Le cancer n’est pas un outil de communication. Il est une réalité biologique, sociale et médicale qui mérite mieux que des approximations militantes.

Les vrais facteurs de risque : ce que dit la science

Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) classe les agents cancérogènes selon un système rigoureux allant du groupe 1 (cancérogène avéré) au groupe 4 (probablement non cancérogène). Or, les facteurs majeurs de risque identifiés dans les cancers sont connus depuis longtemps :

  • Le tabac est responsable d’environ 20 à 30 % des décès par cancer en France (INCa, 2023).
  • L’alcool, souvent sous-estimé, en cause 8 % (Santé publique France).
  • L’obésité, la sédentarité et la malbouffe sont des moteurs croissants de cancers digestifs, hépatiques ou gynécologiques.
  • L’âge, tout simplement, augmente mécaniquement le risque de mutation cellulaire.
  • Certaines infections virales (HPV, hépatite B/C, Helicobacter pylori) sont responsables de cancers spécifiques (OMS, 2020).

En comparaison, l’exposition aux résidus de pesticides dans l’alimentation est un facteur faible, diffus, difficilement quantifiable, dont l’impact global reste très en deçà des grands facteurs comportementaux. L’acétamipride, mis en cause dans plusieurs campagnes militantes, n’est pas classé comme cancérogène par le CIRC. Sa toxicité est évaluée par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), qui confirme son usage possible dans des conditions strictes.

L’effet loupe des médias et des politiques

Pourquoi alors focaliser l’attention sur les pesticides ? Parce que ces produits cochent toutes les cases du soupçon contemporain : ils sont chimiques, invisibles, associés à l’agriculture conventionnelle et perçus comme imposés à notre insu. Cette suspicion alimente un imaginaire anxiogène où le poison se cache dans notre assiette — même lorsque les doses mesurées sont infimes.

Le problème, comme le souligne le Dr Barrière, est que certains responsables politiques amplifient cette peur pour masquer leur désengagement sur les vrais sujets. Interdire un pesticide ou dénoncer son retour est plus facile que de s’attaquer à la consommation d’alcool, au tabagisme, ou à l’échec des campagnes de vaccination contre les papillomavirus. Et c’est électoralement rentable.

Le principe de précaution est alors invoqué comme un totem. Mais ce principe, rappelons-le, suppose une évaluation du risque, pas son évacuation. Il ne s’agit pas de nier que certains pesticides posent problème — il s’agit de ne pas leur attribuer un rôle exagéré dans des phénomènes multi-causaux comme le cancer.

Un détournement de l’attention publique

Le débat sur la réintroduction de l’acétamipride, permise par la loi DUPLOMB, illustre cette confusion. Cette molécule est autorisée dans toute l’Union européenne. En France, son usage est désormais encadré : cultures spécifiques, périodes hors floraison, suivis écotoxicologiques, interdiction d’emploi aérien, et marges de sécurité renforcées.

Mais cela n’a pas empêché certains élus ou groupes d’intérêt de l’agiter comme une menace cancérigène, sans base scientifique. Résultat : le débat public s’enlise dans un faux problème. On oublie la gravité des cancers liés à l’alcool chez les jeunes, les tabagismes passifs, les retards de dépistage dans les zones rurales. On détourne l’attention des priorités.

Pendant ce temps, la méfiance envers les institutions scientifiques s’accroît, les agriculteurs sont stigmatisés, et les messages de prévention fondamentaux — alimentation équilibrée, activité physique, sevrage tabagique — passent à la trappe.

Pour une écologie de la santé fondée sur les faits

Ce que réclame le Dr Barrière, et que nous soutenons pleinement, c’est une écologie fondée sur les faits, pas sur les fantasmes. Une écologie rigoureuse, exigeante, qui distingue les risques mesurés des émotions collectives.

L’environnement joue un rôle certain dans la santé. Mais il ne se réduit pas aux pesticides. Il comprend :

  • la pollution de l’air, bien plus dangereuse que les traces alimentaires ;
  • l’exposition prolongée aux solvants ou aux poussières fines ;
  • la qualité du logement, le bruit, le stress, l’accès à la nature.

C’est cette vision globale qu’il faut défendre. Ce n’est qu’avec elle que l’on pourra conjuguer justice environnementale et efficacité sanitaire.

Retrouver la raison face à la peur

La politique de santé ne peut pas reposer sur l’émotion permanente. Il faut du sang-froid, de la méthode, de la pédagogie. Il faut surtout du courage. Dire à une génération que le cancer se combat d’abord par le mode de vie — pas par l’interdiction d’un produit déjà rare et encadré — c’est exigeant. Mais c’est vrai.

« Il n’y a pas de progrès sans vérité », écrivait Albert Camus. Opposons la vérité scientifique à la peur politique. Et rendons au débat public sa dignité, en cessant de détourner l’attention des vrais risques du cancer.


Sources citées :

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