“Pourvu qu’il me laisse le temps”

Ce matin, en ouvrant la fenêtre sur les vignes de Bellevue, le vent avait une âpreté inhabituelle. Comme un souffle chargé de peine. À Saint-Magne-de-Castillon (photo) , tout près d’ici, samedi dernier, un homme s’est donné la mort au cœur de ses vignes. Christophe Blanc avait 59 ans. Presque mon âge. Comme moi, il avait repris il y a bientôt trente ans la propriété de ses parents, portant sur ses épaules cet héritage familial : avec ses espoirs, ses combats, leurs saisons de grâce et de détresse.

Je ne connaissais pas personnellement Christophe Blanc. On s’est croisés sans doute, dans quelques réunions. Il était élu de sa commune, engagé pour le bien commun. Mais je connais, comme lui, et comme tellement d’autres, le poids des lendemains incertains, les bilans qui n’équilibrent plus, les regards inquiets de ceux qui nous entourent. Je connais ce que c’est que de s’accrocher à ses terres comme on s’accroche à sa propre histoire, en espérant que l’horizon finira par s’éclaircir.

Depuis dix ans, c’est une succession d’épreuves qui s’abat sur nos métiers : le gel printanier qui fauche les promesses de récolte, les orages de grêle qui ravagent en quelques minutes le travail de toute une année, les attaques de mildiou qui s’intensifient, laissant des vignes dévastées. Et lorsque la nature se montre plus clémente, ce sont les chiffres qui s’assombrissent: des marchés en berne, des dettes qui s’alourdissent, des perspectives qui s’éloignent.

Les assurances, jadis protectrices, n’assurent plus. Les procédures, elles, deviennent chaque année plus complexes. Il faut jongler entre les services des douanes (GAMMA 1, GAMMA 2), ceux de la MSA, FranceAgriMer (Vitiplantation, Vitirestructuration), l’INAO, les Organismes de Gestion (ODG), les Organismes de Contrôle (Qualibordeaux), que sais-je encore. En dix ans, si mes souvenirs sont bons : un contrôle des DOUANES, un contrôle de la DGCCRF, deux visites de nos installations de traitement des eaux par l’Office Français de la Biodiversité (en uniforme, pistolet au ceinturon), un contrôle fiscal de la TVA, une visite du préventeur de la MSA et quatre du médecin du travail … J’en oublie certainement.

Et toujours ces écrans, ces claviers qui remplacent le contact humain si cher à nos métiers, là où, jadis, une poignée de main suffisait à sceller un engagement ou à recevoir un conseil. Le ‘top-la’ de nos pères a été remplacé par des dossiers avec des cases à cocher, des responsabilités à prendre, des certifications, que l’on comprend à peine, des petites lignes illisibles dont-on comprend par contre, sans même les avoir lues, qu’elles peuvent un jour se retourner contre nous. Et puis un jour “la procédure de règlement amiable” prélude au “redressement judiciaire”. C’est comme si le ciel vous tombait sur la tête. Vous êtes bien seul.

La Mutualité Sociale Agricole, qui est à l’origine de la procédure judiciaire, vous envoie alors une lettre recommandée pour vous expliquer que comme vous avez une dette sociale, vous êtes rayé des listes électorales pour élire vos représentants. Ne siègeront à la MSA que ceux qui n’ont pas de dette ! Ceux qui ont des dettes peuvent toujours appeler la cellule psychologique et le numéro vert ! Sinon, le 5 juin prochain il y a le loto de la MSA à Blasimon « Réservé au plus de 55 ans, à la fois divertissant et ludique, ce loto mêle jeu et spectacle […] revisité et ponctué par des temps de partage et de convivialité. Le tout, animé par des professionnels de la prévention et du bien vieillir. » Voilà où passent nos cotisations. Chères cotisations. Très chères cotisations !

Depuis 20 ans, la MSA m’a imposé 5 licenciements pour « inadaptation au poste », dont 4 pour « maladie professionnelle ». Dans ce processus une commission décide sans entendre l’employeur, ni sur « l’inadaptation », ni sur la qualification de « maladie professionnelle ». Un ouvrier qui était avec nous depuis 25 ans, a retrouvé du travail chez un collègue viticulteur, au même emploi, sans que la MSA trouve quelque chose à redire ! Le médecin du travail m’a expliqué qu’elle n’avait pas accès au suivi des dossier…

Comme si cela ne suffisait pas, les attaques contre la consommation de vin, contre nos façons de vivre et de cultiver, se multiplient. Dans le collège de vos enfants, une association financée par l’Etat, vient expliquer que le vin est une drogue, et votre père, un dealer. A l’assemblée, on veut interdire le vin et légaliser le cannabis ! Dans une émission diffusée à une heure de grande écoute sur France 2, les viticulteurs sont montrés du doigt, méprisés, c’est un procès à charge. Ils appellent ça : “cash investigation”. Alors, peu à peu, la confiance s’étiole. Le sentiment de déclassement grandit. Et dans le silence des chais ou des vignes, certains en viennent à croire qu’ils ne comptent plus pour personne.

Ce drame n’est pas un simple fait divers. Il est le cri d’une filière qui se meurt, d’un monde qui vacille. Aujourd’hui, je veux simplement adresser, avec une infinie tristesse, mes pensées à la famille de Christophe Blanc, à ses proches, à tous nos confrères. Que jamais l’indifférence ne s’ajoute à la douleur. Et que de cette tragédie naisse, enfin, une prise de conscience collective. Il nous semblait à nous viticulteurs que le vin et la France était inséparables comme le recto et le verso d’une feuille, indissociables comme le côté pile et et le côté face d’une pièce de monnaie.

Ici, sous le ciel de Gironde, au milieu des vignes qui murmurent l’histoire des hommes, puissions-nous retrouver les chemins du courage, mais aussi de la solidarité. 

Et dans ce monde qui va trop vite et oublie souvent l’essentiel, ayons une pensée pour ces vies silencieuses et héroïques.

“Pourvu qu’il me laisse le temps…” disait  Boris Vian dans “l’évadé”. 

Le temps de se relever, le temps de croire encore, le temps d’aimer son métier et de le transmettre, le temps, tout simplement, de vivre.

Repose en Paix Christophe.

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