Santé publique : la grande incohérence des politiques phytosanitaires

TRIBUNE. Alors que l’on exige toujours plus de rigueur et que l’on impose toujours plus de contraintes aux professionnels de l’agriculture, de la viticulture, de l’élevage ou des espaces verts, comme en témoigne le débat actuel à l’Assemblée nationale, certaines substances interdites dans les exploitations continuent de circuler librement dans les produits destinés aux particuliers. Cette incohérence réglementaire interroge : pourquoi interdire à ceux qui savent et laisser faire ceux qui ignorent ? Il est temps de rétablir le bon sens et de remettre la compétence au cœur des politiques de santé publique.

Par Yves d’Amécourt, Thomas Danrée, Angélique Delahaye, Emmanuel Ferrand, Théo Legrand, Thierry Moisy, Arthur Portier

Publié le 1 juin 2025 à 11h00 sur le site VALEURS ACTUELLES

En France, les produits phytosanitaires sont soumis à une réglementation de plus en plus stricte. L’intention est louable : réduire les risques pour la santé humaine, préserver la biodiversité et améliorer la qualité de l’eau. Mais la mise en œuvre, elle, frôle parfois l’absurde.

De nombreuses substances interdites pour les professionnels — agriculteurs, viticulteurs, éleveurs, paysagistes — restent en vente libre dans le commerce pour les particuliers. Le cas de l’acétamipride, un néonicotinoïde interdit en agriculture, est emblématique : cette substance se retrouve pourtant dans des sprays antimouches, des granulés antifourmis ou encore dans les colliers antiparasites pour chiens et chats. Le fipronil, interdit depuis 2004 en usage agricole, est toujours utilisé dans des pipettes vétérinaires. Le sulfamate d’ammonium, interdit pour le dessouchage professionnel, est encore vendu pour le jardinage amateur.

À la question de savoir pourquoi ces substances sont interdites à ceux qui les connaissent, les manipulent avec précaution et traçabilité, tout en restant accessibles à ceux qui les utilisent sans aucune formation, personne ne semble pouvoir répondre de manière cohérente.

Les professionnels : des utilisateurs formés et responsables

L’agriculteur ou l’entrepreneur du paysage n’est pas un bricoleur du dimanche. Il est titulaire d’un Certiphyto, un certificat individuel pour les produits phytopharmaceutiques. Il s’agit d’un document nominatif obligatoire en France pour toute personne utilisant, vendant ou conseillant l’usage de produits phytosanitaires dans un cadre professionnel. Il atteste que son détenteur possède les connaissances nécessaires pour manipuler ces produits en toute sécurité, en limitant les risques pour la santé humaine et l’environnement. Un utilisateur professionnel de produits phytosanitaires suit des formations régulières, respecte des cahiers d’enregistrement, est soumis à des contrôles, à des normes de sécurité et à des délais de réentrée. Il connaît les seuils, les doses, les conditions climatiques favorables ou défavorables. Il sait que sa responsabilité est engagée, non seulement pour ses cultures, mais aussi pour la santé de ses clients, de ses voisins et de l’environnement.

À l’inverse, le particulier peut aujourd’hui se procurer, en grande surface ou en ligne, des produits contenant les mêmes substances actives, sans obligation de formation ni conseil. Il est pourtant souvent bien moins informé des risques. Les pratiques inadaptées — pulvérisations par grand vent, surdosages, traitements en bord de ruisseau — sont fréquentes et les effets sur l’environnement parfois considérables. Ainsi, on stigmatise les professionnels tout en laissant les usages amateurs proliférer dans une quasi-impunité réglementaire.

Un problème de santé publique et d’environnement non résolu

La justification des interdictions repose souvent sur la protection des abeilles et autres pollinisateurs. Pourtant, les interdictions les plus emblématiques — comme celle des néonicotinoïdes — n’ont pas permis de résoudre la crise apicole.

De nombreuses études récentes montrent que la mortalité des abeilles résulte d’une combinaison complexe de facteurs : pression parasitaire (varroa), maladies virales, perte de biodiversité florale, conditions météorologiques extrêmes… mais pas uniquement des traitements phytosanitaires. Ainsi, une étude de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) de 2023 confirme que les effets des néonicotinoïdes sur les pollinisateurs dépendent fortement du moment d’application et du respect des précautions (non-utilisation en période de floraison, réduction des poussières de semis). De la même façon, l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) observait, en 2022, que l’interdiction des néonicotinoïdes n’a pas permis de faire baisser significativement la mortalité des abeilles en France.

Face à la science qui avance, une réglementation figée

Les décisions politiques se fondent — à juste titre — sur la science. Mais que faire lorsque la science évolue ? Lorsqu’une substance est interdite à un moment donné sur la base d’un consensus scientifique, puis que de nouvelles études viennent nuancer ou contredire ce consensus, la décision politique ne peut rester figée.

Il faut accepter l’idée que l’interdiction d’une molécule ne doit pas être irréversible, surtout si l’usage raisonné de cette molécule s’avère possible, documenté et encadré. La veille scientifique doit nourrir la révision régulière des réglementations et le politique doit pouvoir reconsidérer ses décisions à la lumière de l’état actuel des connaissances.

Continuer à interdire ce que la science n’interdit plus, c’est persister dans l’idéologie au lieu d’agir selon la raison.

Pour une politique fondée sur la compétence et la confiance

Au nom de quelle logique interdit-on à ceux qui savent, tout en autorisant ceux qui ignorent ? Si le principe de précaution est justifié, il ne peut être appliqué à sens unique, en exonérant d’emblée les usages amateurs. Il faut cesser de stigmatiser les professionnels, qui sont aujourd’hui les mieux formés à l’usage raisonné des produits phytosanitaires.

Nous, professionnels de terrain, agriculteurs, viticulteurs, éleveurs, paysagistes, chercheurs, appelons à une révision complète des politiques phytosanitaires. Nous réclamons une approche fondée sur la compétence, l’évaluation scientifique continue et la responsabilisation des utilisateurs. L’intelligence de l’usage doit prendre le pas sur l’interdit systématique.

Car la vraie modernité, c’est de faire confiance à ceux qui savent, de s’appuyer sur la science lorsqu’elle évolue et d’adapter la loi aux réalités du terrain.

*Les cosignataires de cette tribune sont : Yves d’Amécourt, viticulteur, ancien secrétaire général du syndicat des Bordeaux et Bordeaux Supérieur, ancien élu local de Gironde (conseiller général, maire, président d’intercommunalié, conseiller régional), référent agriculture, forêt, pêche, ruralité et porte-voix de Nouvelle Énergie, le parti présidé par David Lisnard ; Thomas Danrée, ingénieur agronome ; Angélique Delahaye, maraichère et ancienne députée européenne ; Emmanuel Ferrand, agriculteur, maire de Saint-Pourçain-sur-Sioule (Allier), conseiller régional en Auvergne-Rhône-Alpes délégué aux fonds européens agricoles et président de la commission agricole du conseil régional, membre des comités de bassin Loire Bretagne et Adour Garonne et membre du Comité national de l’eau ; Théo Legrand, consultant et auteur ; Thierry Moisy, agriculteur, conseiller municipal à Saint-Paterne-Racan (Indre-et-Loire) et président d’une organisation de producteurs de pommes et de poires ; Arthur Portier, agriculteur dans l’Oise, consultant sur les marchés de matières premières.

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