Il est des livres qui vous accompagnent longtemps après les avoir refermés. En défense des vins de Bordeaux en fait partie. À la fois pamphlet, méditation et acte de foi, ce livre m’a profondément touché. Non seulement parce qu’il parle de mon métier, de mes racines, de mon territoire, mais surtout parce qu’il le fait avec une vérité et une hauteur de ton devenues rares.
À sa lecture, on comprend vite qu’il est devenu presque à la mode de dénigrer Bordeaux. Comme on déboulonne des statues. Le processus a commencé en 2004, avec le film Mondovino de Jonathan Nossiter. Il s’est poursuivi en 2016 et 2018, au fil des émissions partiales – et souvent mensongères – d’Élise Lucet, qui ont volontairement brouillé les lignes entre abus et traditions, entre effort sincère et caricature.
Mais ce que le livre nous rappelle avec justesse, c’est que le propre des modes… c’est de se démoder. Ce qui est en vogue aujourd’hui sera demain relégué dans les oubliettes d’un progrès sans mémoire. Et à nous, vignerons bordelais, de faire bon usage de cette période de transition : certains voudront courir après la mode, d’autres – et j’en suis – préféreront retrouver les racines, l’originalité, ce lien patient entre la terre et le vin, entre le siècle et le chai.
C’est tout le sens de ce livre. À travers la plume brillante de Jean Le Gall, et la parole subtile de Jean-Paul Kauffmann recueillie par Isabelle de Cussac, En défense des vins de Bordeaux nous dit que ce que nous cherchons parfois à l’extérieur – reconnaissance, légitimité, modernité – est peut-être, en vérité, déjà là. Comme dans L’Alchimiste de Paulo Coelho, ce roman initiatique où le héros, après avoir fait le tour du monde en quête d’un trésor inestimable, découvre qu’il était enfoui… dans son propre village.
Le vin de Bordeaux n’a pas besoin d’être sauvé : il a besoin d’être compris à nouveau – y compris par ceux qui le produisent, l’élèvent et le commercialisent. C’est peut-être là l’appel profond de ce livre.
Voici trois citations du livre qui m’ont particulièrement marqué :
Jean Le Gall : « C’est à la culture que Bordeaux doit sa grandeur, et c’est à la perte de la culture qu’il doit son affaiblissement. »
Jean-Paul Kauffmann : « Le vin est l’un des rares produits où le sol parle, où le paysage a une voix. Le Bordeaux est une grammaire du temps et du lieu. »
Jean-Luc Schilling : « Pendant que l’on disait Bordeaux mort, ses vignerons ont travaillé. Le sol n’a jamais cessé de parler, mais encore faut-il savoir l’écouter. »
En ces temps d’uniformisation des goûts, de procès faits aux traditions, de marketing prétendument vertueux, En défense des vins de Bordeaux est un livre salutaire. Il nous rend un peu de dignité, à nous vignerons, et beaucoup d’espérance. A chacun de nous de l’acheter, et de l’offrir !
Et si, pour retrouver l’avenir, il fallait tout simplement se souvenir ?


