
La tribune publiée le 4 juin dernier dans La Croix par Mgr Vincent Jordy, archevêque de Tours et vice-président de la Conférence des évêques de France, mérite d’être lue attentivement. Elle pose une question essentielle : assistons-nous à un glissement progressif d’une laïcité de liberté vers un laïcisme de contrôle ?
La question est d’autant plus importante que la laïcité est devenue l’un des mots les plus utilisés -et parfois les plus déformés- du débat public français.
On l’invoque à propos de l’école, du sport, de l’habillement, des menus de cantine, des crèches de Noël, des processions religieuses ou encore de l’accompagnement spirituel des malades. Mais à force d’être invoquée à tout propos, la laïcité finit souvent par être comprise à rebours de son sens originel.
Or la loi du 9 décembre 1905 n’est pas une loi contre les religions. C’est une loi de liberté.
Ce que dit réellement la loi de 1905
Son premier article est sans ambiguïté :
« La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public. »
Tout est contenu dans cette phrase.
La liberté de conscience : croire, ne pas croire, changer de religion ou n’en avoir aucune.
Le libre exercice des cultes : non seulement avoir une conviction, mais pouvoir la vivre.
L’ordre public : seule limite légitime à l’exercice de cette liberté.
La laïcité française repose ainsi sur trois piliers :
- la liberté de conscience ;
- la neutralité de l’État ;
- la liberté de culte.
C’est précisément ce que rappelle Mgr Jordy lorsqu’il souligne que l’on oublie souvent le troisième de ces principes : la liberté effective de pratiquer sa religion.
Les rédacteurs de la loi de 1905 n’étaient pas tous croyants. Beaucoup étaient même profondément anticléricaux. Mais ils étaient aussi des libéraux au sens politique du terme. Ils voulaient limiter l’influence des Églises sur l’État ; ils ne voulaient pas interdire aux Français de vivre leur foi.
Aristide Briand, principal artisan de la loi, le déclarait devant la Chambre :
« La loi que nous vous proposons est une loi de liberté. »
Cette phrase devrait être gravée au fronton de tous les débats contemporains sur la laïcité.
La République est neutre ; les citoyens sont libres
Une confusion s’est pourtant installée au fil du temps. La neutralité de l’État est devenue, dans certains esprits, une obligation de neutralité imposée à la société tout entière. Or si l’État est neutre, les citoyens ne le sont pas. Si l’administration n’a pas de religion, les Français sont libres d’en avoir une. Si le fonctionnaire représente la puissance publique, le citoyen représente ses convictions. Cette distinction est fondamentale.
Lorsque l’on entend dire que « la religion, c’est à la maison », on n’énonce pas un principe juridique ; on exprime une opinion personnelle. Car la loi de 1905 ne dit rien de tel. Elle protège au contraire la possibilité de manifester sa religion dans la société, individuellement ou collectivement, sous réserve du respect de l’ordre public.
C’est pourquoi elle a prévu dès l’origine l’existence d’aumôneries dans les armées, les prisons, les internats ou les hôpitaux. Les parlementaires de 1905 avaient compris une chose simple : un soldat, un détenu ou un malade ne cesse pas d’être croyant parce qu’il dépend temporairement d’un service public.
Mgr Jordy rappelle que ces aumôneries, pourtant prévues par la loi, sont aujourd’hui fragilisées dans plusieurs établissements hospitaliers pour des raisons budgétaires. Cette évolution l’inquiète, et l’on peut comprendre pourquoi.
Le grand paradoxe de la loi de 1905
Il existe un autre aspect de cette loi que beaucoup ignorent. Un paradoxe historique majeur. La loi de séparation des Églises et de l’État a, en réalité, contribué à préserver les racines judéo-chrétiennes de la France.
Au moment de la séparation, le législateur aurait pu choisir une voie radicale. Il aurait pu vendre les églises. Il aurait pu les démolir. Il aurait pu les transformer en bâtiments administratifs. Il n’en fit rien. Les cathédrales devinrent propriété de l’État. La plupart des églises paroissiales devinrent propriété des communes. Les objets mobiliers, les retables, les orgues, les statues et une partie considérable du patrimoine religieux furent intégrés au patrimoine public. Mais ils demeurèrent affectés au culte.
Ainsi, la République laïque est devenue la gardienne d’une immense partie du patrimoine chrétien français. Chaque fois qu’une commune restaure son clocher. Chaque fois qu’un département participe à la sauvegarde d’un retable. Chaque fois que l’État finance la restauration d’une cathédrale. Chaque fois qu’un maire ouvre son église aux visiteurs. La République ne trahit pas la laïcité. Elle l’applique.
La France est probablement le seul pays d’Europe où plusieurs dizaines de milliers d’églises appartiennent à la collectivité tout en demeurant ouvertes à la pratique religieuse.
Autrement dit, la loi de 1905 n’a pas effacé les racines chrétiennes de la France. Elle les a, d’une certaine manière, sanctuarisées. Car ce patrimoine n’appartient plus seulement aux croyants. Il appartient à tous les Français.
Une loi rendue possible par l’histoire chrétienne de la France
Il existe un autre paradoxe plus profond encore. On présente souvent la laïcité comme une victoire contre le christianisme. L’histoire raconte exactement l’inverse. La séparation entre le spirituel et le temporel plonge ses racines dans la tradition chrétienne elle-même.
Lorsque le Christ répond : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu », il introduit une distinction révolutionnaire pour l’époque. L’autorité politique n’est pas l’autorité religieuse. Le pouvoir temporel n’est pas le pouvoir spirituel. Les deux ordres existent, mais ils ne se confondent pas. Toute l’histoire de l’Europe occidentale s’est construite sur cette tension féconde entre les deux pouvoirs. Les conflits furent nombreux. Les querelles parfois violentes. Mais jamais l’idée d’une fusion totale entre l’autorité religieuse et l’autorité politique ne s’est durablement imposée. La loi de 1905 n’est donc pas une rupture avec l’histoire de France. Elle est l’aboutissement d’une longue maturation historique. Elle organise juridiquement une distinction qui était déjà présente dans notre civilisation.
Cette généalogie historique éclaire également certaines difficultés contemporaines. Toutes les traditions religieuses n’ont pas connu la même évolution dans leurs rapports au pouvoir politique. La laïcité n’est donc pas seulement un équilibre juridique ; elle est aussi l’héritière d’une histoire particulière dont la préservation exige lucidité et vigilance.
La tentation du laïcisme
La laïcité est un principe juridique. Le laïcisme est une idéologie. La première protège la liberté. Le second tend à organiser l’effacement du religieux. La première garantit le pluralisme. Le second aspire parfois à une forme d’uniformité culturelle. La première accepte que des convictions différentes coexistent. Le second considère souvent toute expression religieuse comme suspecte. C’est ce glissement que dénonce Mgr Jordy lorsqu’il évoque une « laïcité narrative », fondée sur des perceptions subjectives, qui remplacerait progressivement la laïcité historique et juridique.
Le risque est réel. Car les libertés ne disparaissent jamais d’un seul coup. Elles s’érodent lentement. Par petites touches. Par interprétations successives. Par habitudes administratives. Par conformisme intellectuel.
Défendre la laïcité, c’est défendre la liberté
À l’heure où les débats se multiplient sur la place du religieux dans notre société, il est utile de revenir aux textes fondateurs. La loi de 1905 ne demande pas aux croyants de disparaître. Elle ne demande pas aux religions de se cacher. Elle ne demande pas à la France d’oublier son histoire. Elle garantit à chacun la liberté de conscience. Elle protège le libre exercice des cultes. Elle impose la neutralité de l’État. Elle permet la coexistence pacifique des convictions.
C’est pourquoi elle demeure l’une des plus grandes lois libérales de notre histoire. La défendre, ce n’est pas combattre les religions. C’est protéger la liberté. Et dans un pays où l’État manifeste souvent la tentation de tout réglementer, de tout surveiller et de tout encadrer, il n’est jamais inutile de rappeler qu’une liberté fondamentale n’existe vraiment que lorsqu’elle peut être exercée.
La laïcité française n’est pas une religion d’État sans Dieu. Elle est l’organisation juridique de la liberté de conscience. Et c’est précisément pour cette raison qu’elle mérite d’être préservée.
Une vigilance nécessaire
Cette réalité historique éclaire également certains débats contemporains. La laïcité française ne rencontre guère de difficulté avec les religions qui acceptent la distinction entre la sphère spirituelle et la sphère politique. Elle est en revanche plus exigeante lorsqu’elle est confrontée à des doctrines qui conçoivent la religion non seulement comme une foi personnelle, mais aussi comme un projet d’organisation de la société.
C’est là l’une des questions que pose aujourd’hui l’islam. Non pas l’islam vécu comme une foi personnelle par des millions de croyants respectueux des lois de la République, mais certaines interprétations qui considèrent que la religion a vocation à régir également le droit, les rapports sociaux ou l’organisation politique. Cette dimension, présente dès les origines historiques de l’islam, diffère de la longue évolution occidentale qui a progressivement distingué le pouvoir spirituel du pouvoir temporel.
La République n’a pas à juger les croyances. Elle n’a pas davantage à combattre une religion plutôt qu’une autre. Mais elle doit demeurer ferme sur un principe non négociable : dans l’espace public commun, la loi civile doit rester supérieure à toute prescription religieuse. La laïcité protège toutes les convictions ; elle exige en retour que toutes reconnaissent la primauté de la loi républicaine.
La vigilance nécessaire face aux tentations théocratiques ou communautaristes ne doit donc pas conduire à restreindre les libertés religieuses. Elle doit au contraire conduire à appliquer avec rigueur et impartialité l’esprit de la loi de 1905 : un État neutre, des citoyens libres, et une séparation claire entre ce qui relève de César et ce qui relève de Dieu.
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Note 1 : Évangile selon saint Matthieu, 22, 21 : « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »
Note 2 : Sur la distinction entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel dans la civilisation chrétienne occidentale, voir notamment Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde (Gallimard, 1985), ainsi que Rémi Brague, La loi de Dieu (Gallimard, 2005).
Note 3 : Le Coran et la tradition musulmane ne distinguent pas originellement autorité religieuse et autorité politique. Mahomet fut à la fois prophète, chef religieux, chef militaire et chef de la cité de Médine. Voir notamment Bernard Lewis, L’Islam et la démocratie (Gallimard, 1994).
Note 4 : La Déclaration universelle des droits de l’homme dans l’islam, adoptée au Caire en 1990 par l’Organisation de la coopération islamique, subordonne l’exercice de plusieurs droits à la charia, illustrant la persistance d’une articulation entre norme religieuse et norme juridique dans une partie du monde musulman.
