Solidarité avec l’Ukraine : une Europe fidèle à elle-même ?

Il est des gestes que l’on fait sans hésiter, parce qu’ils sont justes, parce qu’ils s’imposent avec l’évidence de la fraternité humaine. En 2022, l’Europe a tendu la main à l’Ukraine. Elle a levé les droits de douane sur les produits agricoles de ce grand pays blessé. Elle a voulu que le blé, le maïs, le sucre et la volaille continuent de franchir nos frontières sans entrave, comme on ouvre sa porte à un voisin qui souffre.

Mais les grands élans ne sauraient faire oublier nos paysans. Ce qui fut un acte de générosité s’est mué, pour nombre d’agriculteurs européens, en concurrence inégale, en fragilité accrue. Et voici que l’émotion se heurte à l’économie, que la solidarité se heurte à la réalité.

Avant la guerre, l’Union européenne importait environ un million de tonnes de blé ukrainien par an. Depuis la suspension des droits de douane, ce sont jusqu’à six millions de tonnes qui franchissent nos frontières chaque année. Le sucre a connu une envolée similaire : d’un quota de 20 000 tonnes, nous sommes passés à 500 000 tonnes importées en 2023. Même chose pour la volaille, les œufs, et bientôt peut-être l’orge. Le flot est continu, et rien ne semble pouvoir l’arrêter.

Les produits qui arrivent ne sont pas seulement plus nombreux, ils sont aussi moins chers. En Ukraine, on utilise encore des substances que nous avons interdites : les néonicotinoïdes, par exemple, que l’on retrouve sur les semences de blé, et qui sont bannis en Europe depuis 2018. En 2021, seuls 2 % des volailles ukrainiennes étaient garanties sans antibiotique. Quant au sucre, sa production, massivement boostée en 2023, a nécessité des efforts que les producteurs français, eux, doivent répliquer dans le respect d’une réglementation plus stricte.

Le prix du diesel, ce carburant sans lequel rien ne pousse, rien ne se récolte, illustre parfaitement ces écarts. En avril 2025, le litre de gazole agricole valait 1,27 € en Ukraine. En France, il dépassait 1,68 €. Quarante centimes d’écart, chaque jour, chaque tracteur, chaque hectare : l’addition est rude pour ceux qui, en Charente, dans le Berry ou en Picardie, font tourner leur matériel avec rigueur et opiniâtreté.

C’est là que le blé pousse encore. C’est là que l’on compte les litres de gasoil et les centimes au kilo. C’est là que la solidarité se mesure non à l’ampleur des discours, mais à la justesse des décisions.

Il est une autre question, plus politique celle-là, qu’il ne faut pas taire. En 2022, au Parlement européen, la levée des droits de douane avec l’Ukraine a été votée à une écrasante majorité. Tous les élus du Nouveau Front Populaire – La France insoumise, Europe Écologie Les Verts, Parti socialiste – ont voté pour. Ils ont applaudi cette ouverture sans condition, sans clauses environnementales, sans exigence de réciprocité.

Et les mêmes, à l’Assemblée nationale, s’acharnent à interdire en France ce qu’ils autorisent en Ukraine : un pesticide ici, une pratique d’élevage là, une molécule ancienne ailleurs. Ils interdisent à l’intérieur ce qu’ils tolèrent à l’extérieur.

Ce double discours, cette morale à géométrie variable, finit par éroder la confiance. Car nos paysans, eux, n’ont pas deux poids deux mesures. Ils vivent sous les règles qu’on leur impose. Ils attendent simplement qu’on les applique à tous.

Nul ne plaide pour l’abandon de l’Ukraine. Mais à force de vouloir tendre la main, on en oublie parfois ceux que l’on bouscule du coude. Les agriculteurs français n’ont pas peur de la concurrence, mais ils veulent une concurrence juste. Ils n’attendent pas de privilèges, mais des règles égales. Une solidarité qui ne soit pas un sacrifice.

Le 22 mai, les États membres de l’Union européenne ont décidé de ne pas prolonger les mesures commerciales autonomes mises en place depuis 2022. À compter du 6 juin, les exportations agricoles ukrainiennes seront à nouveau soumises aux contingents tarifaires prévus avant la guerre, avec des quotas rétablis pour couvrir 7/12e des volumes annuels.

La Commission européenne évoque des « mesures transitoires ». Mais pour l’Ukraine, c’est un recul. Le président de la commission économique du Parlement ukrainien alerte : la fin de la libéralisation pourrait coûter jusqu’à 3 milliards d’euros, soit 70 % de la croissance attendue en 2025. Bruxelles tempère, évoque 1,5 milliard. Quoi qu’il en soit, c’est un choc pour une économie exsangue, dont les deux piliers – métallurgie et agriculture – sont fragilisés.

Ce débat est aussi politique. En Pologne, qui est en première ligne, le Premier ministre Donald Tusk a plaidé pour la fin des avantages, dans un contexte électoral tendu. À Bruxelles, les négociations sur un accord commercial pérenne n’ont toujours pas abouti, malgré les promesses. L’Ukraine demande un cadre prévisible, tenant compte des sensibilités agricoles européennes. Elle tend la main. L’Europe ne peut l’ignorer.

Mais l’Europe ne peut non plus ignorer ses propres territoires. Si les droits de douane et les quotas constituent un premier pas pour corriger les déséquilibres, ils ne règlent pas tout. Reste à instaurer enfin les fameuses « clauses miroirs » qui fleurissent dans les belles paroles, les jolis discours mais jamais dans les textes que l’on signe. Emmanuel Macron les évoquait déjà en 2017 à la Sorbonne, appelant à « défendre nos préférences collectives et nos exigences environnementales, sociales, sanitaires », et à « imposer à tous ceux qui veulent accéder à notre marché le respect de ces exigences ».

Huit ans plus tard, la promesse des clauses miroirs est devenu un miroir aux alouettes.

Les produits importés continuent d’échapper aux règles que l’on impose à nos propres producteurs. Cette distorsion mine la confiance, creuse les écarts, et compromet notre souveraineté alimentaire.

La solidarité ne peut être durable que si elle est partagée. Oui à l’aide à l’Ukraine, oui à la fraternité entre peuples. Mais non à une ouverture désordonnée, qui sacrifie nos fermes et nos équilibres. Il est temps d’inventer un partenariat juste et exigeant, fondé sur des règles claires, une réciprocité assumée, et un cap à long terme.

Que ce qui est acceptable en Ukraine, le soit aussi en Europe. Que ce qui n’est pas acceptable en Europe, ne le soit pas non-plus en Ukraine.

C’est là, dans cet équilibre, que se joue la fidélité de l’Europe à elle-même.

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