Souvenir d’enfance : le 8 mai à Avoise, dans la Sarthe

Lorsque nous étions enfants, le 8 mai n’était pas un jour férié. Pourtant, dans nos campagnes, le 8 mai demeurait un jour à part. Un jour grave et paisible. Un jour où le village ralentissait naturellement son pas, comme lorsqu’on entre dans une église.

À l’école communale d’Avoise, dans la Sarthe, nous avions répété La Marseillaise plusieurs jours auparavant. Il y avait alors deux classes seulement : celle de Madame Noël — puis plus tard de Madame Jault — pour les petits, les CP et CE1 ; et celle de Maurice Trouvé, l’instituteur des grands, les CE2, CM1 et CM2. Il était directeur de l’école et son épouse, secrétaire de Mairie. Deux classes suffisaient à faire vivre une école entière, parce qu’alors la République savait encore tenir dans quelques murs blanchis à la chaux, une carte de France accrochée au tableau noir et un poêle qui ronflait l’hiver.

Le matin du 8 mai avait toujours une lumière particulière. Je ne sais si c’était le printemps ligérien, les marronniers en fleurs, ou le silence inhabituel des adultes, mais nous sentions confusément qu’il ne s’agissait pas d’un jour ordinaire. Le matin, nous nous étions habillés avec plus de soin. Les maîtres parlaient moins fort. Même les plus turbulents d’entre nous semblaient retenus par une gravité mystérieuse.

À l’heure dite, nous nous mettions en rang dans la cour de l’école, qui était aussi celle de la mairie. Ce détail résume à lui seul la France de ces années-là : l’école, la mairie, le monument aux morts, tout cela appartenait au même monde, à la même continuité, à la même fidélité française.

Puis nous descendions vers le monument aux morts par le raidillon qui longe l’arrière de l’église Saint Sulpice.

Je revois encore cette petite procession enfantine avançant dans la rue principale du village. Les garçons se poussaient discrètement du coude, les filles retenaient leurs rires, mais dès que nous approchions du monument, le silence revenait de lui-même. Il y avait là quelque chose qui imposait le respect sans qu’on ait besoin de nous le commander.

Autour du monument se tenaient déjà les anciens combattants, les élus municipaux, quelques familles, des habitants du village venus simplement “être là”. À côté du maire se dressait le porte-drapeau de la section UNC d’Avoise. Pour l’enfant que j’étais, ce drapeau avait quelque chose de sacré. Le tissu semblait porter à lui seul le poids des guerres, des deuils et des fidélités anciennes. Le porte-drapeau restait immobile durant toute la cérémonie, malgré le vent parfois vif du mois de mai. Je crois aujourd’hui que les enfants apprennent davantage par les attitudes silencieuses des adultes que par les longs discours.

Le maire, prenait alors la parole. Il parlait simplement, avec notre accent, avec cette sobriété des élus ruraux qui connaissaient les familles, les terres et les morts du village. Puis venait le tour de Papa, président de l’UNC pour la section d’Avoise.

La veille au soir, Maman avait rédigé son discours à la maison, avec La Voix du Combattant ouverte sur la table. Je la revois encore corriger une phrase, chercher un mot plus juste, pendant que Papa relisait lentement le texte. Une fois le texte validé, Papa allait le taper sur sa machine à écrire. Il y avait dans cette préparation discrète quelque chose d’un devoir presque liturgique. On ne parlait pas des morts à la légère. Le grand-père de Maman, et son parrain, étaient morts en déportation à Neuengamme.

Puis nous entonnions La Marseillaise.

Nous la chantions différemment de ce qu’on entend aujourd’hui dans les stades ou les cérémonies officielles. Nous la chantions sans emphase, sans mise en scène, avec nos voix d’enfants de village. Mais derrière nos voix se tenaient celles des anciens. La Marseillaise d’Avoise était un passage de témoin.

Pendant toute la cérémonie, mes yeux revenaient toujours vers la plaque de marbre noir.

Deux noms y étaient inscrits pour l’éternité, en lettre dorées.

Henry, mon arrière-grand-père, tombé à Mesnil-lès-Hurlus en 1915. Et Antoine, mon oncle, tombé à Tablat, en Algérie, le 8 août 1956. Il était maire d’Avoise. Le plus jeune maire de la Sarthe.

Je n’ai connu ni l’un ni l’autre. Pourtant leurs prénoms sont entrés très tôt dans ma mémoire d’enfant avec une familiarité étrange, comme si les morts continuent parfois de vivre à travers les récits, les silences et les regards des vivants. Dans les villages, les monuments aux morts étaient des livres de pierre que les enfants apprenaient à lire avant même de comprendre toute l’Histoire.

Après les commémorations, tandis que nous regagnions nos classes, les officiels, les anciens combattants et les habitants présents se rendaient chez Maurice Loiseau, au restaurant Les Jolis Coteaux. Là se partageait le verre de l’amitié.

J’aimais cette expression : “le verre de l’amitié”. Elle disait une France où les cérémonies se terminaient toujours autour d’une table. On parlait des anciens du village, des régiments, des campagnes militaires, des récoltes aussi, des cours de la viande, car la vie reprenait toujours ses droits au milieu même du souvenir des morts. Les voix devenaient plus chaleureuses. Certains anciens évoquaient un camarade disparu. D’autres racontaient un épisode de guerre déjà entendu dix fois, mais que chacun écoutait encore avec respect, parce qu’au fond les hommes vieillissants racontent moins leurs exploits qu’ils ne cherchent à retenir leurs morts un instant de plus parmi les vivants.

Il y avait dans ces moments quelque chose que notre époque a peut-être perdu : une continuité tranquille entre la mémoire nationale et la vie quotidienne. Le patriotisme n’était ni un slogan ni une posture. Il habitait naturellement les villages, comme les clochers, les haies bocagères ou les chemins creux.

Le 8 mai n’était pas férié. Pourtant personne n’aurait songé à oublier.

C’était une France modeste, enracinée, fidèle. Une France qui savait que les morts ne disparaissent jamais tout à fait tant qu’il reste des enfants pour lire leurs noms sur une plaque de marbre, un matin de printemps, devant le monument aux morts d’un petit village de la Sarthe.

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